I — Avant la soirée

Le stress des exams dans les couloirs post-TD

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-Putain j’ai eu 6 j’vais jamais valider, ça m’fais chier.

-T’inquiète meuf ça c’est le contrôle continu, le plus important c’est l’exam.

-Bah j’sais pas honnêtement c’est chaud, faudrait qu’j’cartonne au partiel et j’ai jamais eu la moyenne. Mais aussi j’comprends rien à c’cours. Genre les questions elles sont teubées. T’sais la question où il demandait c’qui pouvait expliquer que la meuf de l’extrait elle vote RN alors que l’autre vote LFI bah j’sais pas oim, j’suis pas dans leur tête, wesh. C’est personnel, c’est leurs croyances, ça s’explique pas. C’est comme les crush, pourquoi mon crush c’est Mehdi ?

Bah faut pas chercher, on décide pas, c’est comme ça. Y a pas d’raison, ou alors c’est les hormones, les...j’ai oublié l’nom mais bref.

-Les phéromones ?

-Ouais voilà. Mais on est pas en biologie, on est en socio putain.

- Tu m’fais trop rire meuf. J’pense l’idée c’est de dire que si toi t’es écolo et que tu crushes sur Mehdi c’est pas un hasard, mais que y a des trucs qui l’expliquent genre ta famille, tes potes, ce que t’as lu.

-En vrai c’est badant. Genre c’est hyper rationnel, limite robotique.

- Ouais mais si tu comprends d’où ça vient, t’as une chance de l’changer. T’façon t’auras qu’à faire semblant pour valider.

-Smart. En parlant de crush qui s’explique, t’sais que le nouveau crush de Brian c’est Kenza ? La go elle ressemble trop à son ex, téma, c’est bresom.

-Ah bah tu vois ça s’explique.

-Ouais mais j’vais pas dire à madame Tuille que la meuf elle vote LFI parce qu’elle a vu sur Insta que son crush est in love de Mélenchon.

Manon, c’est la banlieusarde débarquée à Paris qui a grandi avec sa mère et des beaux-pères en série. Elle ne sait plus combien elle en a eu, des beaux-pères. C’était un défilé et ça a fini par la faire marrer. De toute façon, la plupart du temps ils l’ignoraient. Affalés sur le canapé devant la télé, enfermés dans la chambre de sa mère en train de baiser, ou bien calés dans la cuisine pour vider les stocks du petit-déjeuner sans se préoccuper de ce qu’il resterait l’orgie terminée. Une fois, Manon s’est impatientée. Elle passait le bac blanc et s’était retrouvée franchement déconcentrée tellement elle était affamée. « Ta mère est au régime, elle mange pas le matin…et toi ça te ferait pas d’mal de faire pareil, t’as d’la cellulite qui commence à s’agglutiner. » Ulcérée. Claquement de porte. Et un « pauvre con » exaspéré. Depuis, Manon a abandonné. Elle vit en autonomie, et attend avec impatience d’avoir un CDI pour se barrer prendre un studio. Avec sa mère, les relations sont apaisées. Elle sait qu’elle aurait pu avorter. À 20 ans, c’était pas l’heure d’avoir un bébé. Encore moins avec un plan cul, quand bien même il était régulier. Un vendredi elle lui a offert un tee-shirt « Le meilleur des papas ». Il a pris ses valises et il a déguerpi. Mais elle l’a gardée. Au début, c’était l’idée de voir son ventre s’arrondir qui lui plaisait. La grossesse, elle a adoré. Par contre après ça s’est gâté. Toute seule, elle avait du mal à gérer. Mais elle l’a élevée. Alors bien sûr, il y a eu quelques ratés. Les soirées bols de bonbons devant des dessins animés quand elle était déprimée, les samedis soirs où elle rentrait déchirée et dégueulait sur le parquet, les dimanches passés avachie sur le canapé lors desquels Manon ne devait pas hurler. « Mon crâne va exploser ». À 10 ans, il fallait aussi savoir consoler. Avec les mecs sa mère morflait. Ça peut paraître une enfance compliquée, mais Manon n’en a jamais été désolée. Elle en tire même une forme de fierté.

-Va falloir qu’j’charbonne là. J’suis fatiguée d’avance. Mais trop la flemme de retaper. Déjà qu’j’en ai ma claque.

-T’en as marre de la fac ?

-Ouais de la fac, des cours, des profs, cimer les profs qu’on a s’te plaît, tous des cassos. Trop hâte d’avoir juste un taf avec des heures normale et d’rentrer chez oim après. Là j’ai les cours plus le taf. J’ai pas de temps pour chiller. Même le soir j’m’endors d’vant Netflix, tellement j’suis explosée. Le réveil à 6h ça pique. J’ai hâte d’être plus pépère tsais. Posée oklm. Avec mon mec, mes gosses. J’ai trop envie d’avoir des enfants jeune en plus. Ma cousine elle est enceinte là, c’est tellement l’kiff. Après elle est esthéticienne, tondre des meufs toute la journée c’est pas ma came mais chacun son truc.

-Les poils ça te dégoûtent ? Esthéticienne j’trouve ça pas mal.

-Ah nan pas du tout, le pire c’est pas les poils, c’est les meufs. T’as d’jà été une journée chez l’esthéticienne ?

-Une journée non. Mais j’ai déjà été chez l’esthéticienne pour me faire épiler. -Ah mais c’est pas pareil. Crois moi c’est l’enfer. Que des meufs qui jugent. C’est que des commères. Ragots à gogo. Ça fait péter les plombs.

-Ah ouais… Pas ouf. C’est pour ça la fac tu vois on est pas si mal…

-Non mais ça c’est le pire job, mais y a d’autres trucs. Et entre écouter des ragots toute la journée ou écouter des vieux mecs de 25 ans se la péter, dans leurs costumes trois pièces, qui en peuvent plus de leur mini pouvoir j’sais pas c’que j’préfère.

-Ouais…Mais la fac t’as quand même plein de temps avec tes potes. Toi aussi c’est intense avec ton job salarié en même temps. J’avoue moi j’me mets bien avec que la fac. J’vois plus ça comme le moment de profiter à fond. Après t’as pleins d’responsabilités, et au début dans ton taff tu t’fais défoncer j’ai l’impression. J’vois mes darons au début ils charbonnaient de ouf. Même ma sœur dans ses stages elle se fait d’jà défoncer. Son boss c’est un taré. Même ses collègues c’est des tarés. Y bossent h24. Elle reçoit des mails la nuit. Genre quand elle s’réveille elle a d’jà 30 mails t’sais. Même le week-end.

-Ça dépend du taff aussi. Moi j’veux pas passer ma vie à bosser, clairement.

-Non mais moi non plus, quel enfer. Les gens qui bossent de 8h à 22h, c’est des no life. J’vois avec les amis d’mes parents, à 40 ans, ils étaient tous grave déprimés et aujourd’hui y en a la moitié qui ont divorcé, et l’autre moitié c’était burn-out et maintenant ils élèvent des chèvres dans l’Périgord. J’exagère, mais ils sont d’venus coach, thérapeutes, prof de tai chi et ils ont déménagé d’Paris.

-Ah ouais ça c’est l’option bobo, encore ça va. Chez moi c’est à 40 ans t’as l’dos défoncé, t’as pris 30 kg et t’as masse de problèmes de santé.

-Wow oui c’est vrai…J’me plains mais c’est vrai qu’ils sont hyper privilégiés de pouvoir changer d’vie comme ça.

-Non mais après c’est une vie d’merde aussi hein. C’est pas un concours en plus. Comment on dit ? C’est choisir entre la peste et le choléra : le fauteuil roulant ou l’HP…Mais y a d’autres taffs. La mairie c’est tranquille par exemple, ma marraine elle fait ça. Tu fais 9h-17h et tu t’barres. Ça va ça, après t’as l’temps de chiller, de voir tes potes, de faire c’que tu veux. La fonction publique c’est un bon plan.

Carmen, c’est la parisienne du 17ème bien intégrée, qui a un emploi du temps ultra chargé entre ses potes du lycée, ses séances fitness les jours pairs, et ses nouvelles sociabilités à l’université. Et le dimanche soir, le repas de famille c’est sacré. Pour cohabiter sans être des étrangers. Carmen est une grande gueule depuis qu’elle est née. Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle a très vite compris que personne ne l’attendait. Son frère et sa sœur n’étaient pas prêts à céder quoi que ce soit à ce nouveau bébé dont ils se seraient bien passés. Sept ans à se partager à deux les parents et à avoir une salle de jeu rien que pour eux. Quand le bébé est arrivé ça les a juste fait chier. Des pleurs, l’attention des adultes accaparée… Les premières années, Carmen a été ostracisée par ses aînés. Elle était très sociable, alors elle a vite investi la cour de récré. Mais elle a compris que, dans la vie, si on veut quelque chose, on le prend sinon on perd son temps. C’est comme ça qu’elle s’est mise à chourer les deux sot-l’y-laisse avant que le poulet ne soit servi. Dans la cuisine, elle se précipitait et vite vite pendant que sa mère avait le dos tourné elle boulotait les morceaux moelleux sans moufter. Pour les conséquences, on verrait après. Depuis, elle gueule dès qu’elle perçoit une injustice. Petite, elle se battait pour avoir le droit de jouer à l’épervier. Et si les mecs refusaient, elle s’asseyait au milieu ou faisait un scandale pour les empêcher de s’amuser. Plus grande, elle avait des protégés qu’elle défendait. Aujourd’hui elle s’est calmée parce qu’il faut faire preuve de maturité. Mais cet air assuré ne l’a pas quittée. En vrai, elle est hyper insecure, tremble de se faire juger et de ne pas être aimée. Elle-même se déteste et cherche à compenser les critiques acerbes qu’elle ne cesse de s’infliger. Elle a commencé à dater en cinquième et elle a couché en troisième. Après, les mecs, elle les a enchainés. Au lycée, elle était très stylée. Elle n’était pas une gamine, ça se savait. L’étiquette de la pute lui pendait tout de même au nez.

-Mes darons ils sont partis en vacances là avec ma reuss et mon reuf. J’ai l’appart pour moi à partir de vendredi. S’tu veux, j’fais une dernière grosse soirée avant les partiels.

-Grave chaud en vrai ! J’finis pas trop tard en plus, j’ai pas l’dernier service ce vendredi. Donc nickel.

-Bon allez go, j’vais envoyer un message aux meufs, Clarisse avait p’être un plan pour un drag show, avant qu’elle résa.

-Tu vas inviter qui ?

-Franchement j’ai pas envie d’me prendre la tête avec ça, l’appart il est grand donc j’pense la promo, à part les cas soc’. T’façons ils viendront jamais. J’vais envoyer un message sur l’groupe Whatsapp. Et après mes potes du lycée.

-Carré. Invite Mehdi s’te plaît s’te plaît.

-T’es extrême meuf, j’le connais ap ce keum. Invite le toi parce que j’lui ai jamais parlé, limite j’sais pas à quoi il ressemble t’sais, tu m’as juste montré des photos viteuf. Et lui il sait même pas qui j’suis, donc juste trop chelou. Tu lui dis que t’as une soirée qui accepte les incrustes. Par contre, j’veux pas qu’il ramène toute la cité hein. Lui et ses potes après j’ai peur que ça dégénère.

-Ouais t’inquiète j’avais pas inviter tout le 93 non plus. Bon, tu fais quoi là ? T’es chaude on va prendre un café ? J’suis dead.

-Grave, j’ai la dalle moi.

-Mais t’sais Mehdi c’est vraiment un mec stylé. Il a fait grave des trucs. Il a trop des sujets d’conversation. Parce que lui il a pas fait bac genre, il était au CFA, en alternance et du coup il a économisé et tout. Et après il a eu des problèmes familiaux, assez véner, ça il dit pas mais j’l’ai appris. Mais bref, du jour au lendemain, il est parti faire le tour du monde avec ses économies. Comme ça. Un jour il s’est dit c’est bon faut qu’j’bouge un peu, faut qu’j’vois autre chose. Et il m’a dit « j’suis parti avec mon sac à dos c’est tout ». Il est allé en Inde, il est allé partout t’sais, au Sénégal, au Chili. Il connaît toutes les cultures maintenant, c’est ouf.

Carmen ne dit rien. Muette. Elle sourit en hochant la tête. Elle ne lui dit pas que passer deux semaines dans un pays, quand bien même on boit une bière avec les ouvriers locaux, quand bien même on danse et on couche avec les meufs du coin, quand bien même on dort chez l’habitant, ça ne donne pas le droit de dire que l’on connaît la culture. Parce que c’est faux, on ne connaît rien au quotidien dans la durée, aux difficultés qui persistent, à l’ennui de la répétitivité. Carmen ne dit rien parce que ça ne sert à rien. Elle laisse Manon s’illusionner pour ne pas occuper une position d’autorité et parce que ce pauvre Mehdi, probablement discriminé partout où il met les pieds a bien le droit d’être, pour une fois, glorifié.

- Il apprend de ouf des trucs sur les sociétés. Il est grave ouvert. Mais c’est pas pareil. Lui c’est des sociétés étrangères, il apprend vraiment des trucs. Genre même il m’disait qu’y avait des endroits où il était allé où les familles elles habitaient toutes ensemble. Genre les grands-parents, les parents, les enfants. Et ils laissent pas les vieux tout seul, genre c’est beaucoup moins égoïste qu’ici. C’est pas on fout les vieux en maison d’retraite pour s’en débarrasser.

-Non mais après j’suis pas sûre que ce soit ça ici. Genre on s’en débarrasse pas. C’est plus des contraintes organisationnelles, de styles de vie. Et j’dirais pas qu’c’est égoïste ici. Là direct le terme donne une tonalité critique, genre c’est mal. Vivre en full famille ça a des inconvénients aussi, genre tu peux être sous emprise toute ta vie. Imagine t’as ton oncle ou ton grand-père qui abuse de toi bah pas ouf de rester avec eux t’sais. ‘Fin bref. Mais ouais c’est différent c’est clair.

-Ouais donc il peut comparer et prendre c’qui est bien et c’qui est pas bien. Genre il reste pas dans un p’tit schéma de pensée.

-Moi c’est carrément pour ce truc de confrontation de manières de faire différentes que j’adore la socio.

Sa passion pour la sociologie, Carmen l’a développée quand elle a rencontré Clarisse, sa première pote qui se revendiquait ostensiblement féministe. Dans le premier amphi. Entre elles, instantanément ça matché et elles ne se sont plus quittées. Clarisse habite dans le Marais, elle a deux sœurs et des parents bobos et friqués. Sa mère est féministe et Clarisse super informée sur le sujet. Elle était encore en couche qu’elle baignait déjà dans l’idée qu’il fallait combattre le sexisme rampant. Au-dessus de son berceau, des photos Simone de Beauvoir et de Virginia Woolf. Les premières semaines à la fac ont comme été un conte de fée. Clarisse l’a embarquée dans le monde de Virginie Despentes, bell kooks et Mona Chollet. Elle a tout dévoré. Savoir que ce qu’elle ressentait était partagé par d’autres meufs qu’elle admirait, ça l’a beaucoup rassurée. Et déculpabilisée. Si elle chauffe les mecs, ce n’est pas une allumeuse ou une vicieuse, juste une dépanneuse. Dans le système patriarcal tout amoché, il faut bien survivre. Alors on fait comme on peut. Toutes ces normes genrées à déconstruire, ça ouvrait tellement de perspectives. Avachie sur son lit un samedi de pluie, elle avait le sentiment d’avoir soudain mieux compris. Coup de foudre pour sociologie. Elle s’est dit « c’est la folie, ça change la vie ! ». Face aux remarques de Manon, elle n’a pas de mépris. Elle a même de l’empathie pour ses réticences. Elle espère juste qu’un jour elle changera d’avis. Manon l’attendrit. Elle a une vie qui est loin d’être facile et pourtant toujours débordante d’énergie. Elle veut lui faire plaisir, être gentille. Avec sa cuillère d’or dans la bouche, elle est souvent démunie. Elle marche sur un fil, toujours au bord du précipice. Peur de trébucher et de tomber dans la condescendance, la superficialité et le snobisme. Une soirée, c’est un pari peu risqué.

-Tu crois qu’j’envoie un message à Mehdi ? Pour lui proposer pour vendredi ?

-Bah s’tu veux qu’il vienne oui.

-Nan mais j’peux en parler à Jérémy t’à l’heure au taff, j’sais qu’il lui dira. Mais j’sais pas j’ai pas envie que tout passe par lui, ‘fin j’aimerais bien qu’on puisse parler en privé.

-Vous vous parlez par messages pour l’instant ?

-Nan pas de ouf, c’est ça qui m’saoule. En gros on a un groupe avec Jerem et d’autres potes de leurs bandes, là-dessus on parle mais bon pas nous deux quoi. Et après on s’est d’jà envoyé quelques MP. Genre j’lui avais envoyé ce réel parce qu’sa sœur avait commencé à suivre une meuf qui fait du yoga, et t’sais tellement ridicule cette nouvelle tendance, en mode bien-être healthy, les meufs elles sont toutes anorexiques, bref. Il avait juste rep « mdr jpp » et un gif de cochon pendu parce qu’elle fait toujours un truc la tête en bas.

-Chien tête en bas ?

-Hein ? Ouais genre en mode cochon pendu. Après j’lui avais envoyé un son qu’j’aimais bien. Il s’était foutu d’ma gueule en mode c’est un truc de zoulette. Là il m’avait renvoyé des sons. Et une fois il d’vait venir m’chercher mais pas seul, mais il m’avait envoyé un message parce qu’il savait pas j’étais où. Mais c’est tout tu vois.

-Bah après justement ça peut carrément être l’occas’ meuf. Genre un p’tit message tout simple, chill en mode « y a ma pote qui fait une teuf vendredi soir, viens ça va être sympa »

-Tu crois ? J’sais ap, j’vais pas être cramée ?

-Bah t’façons si tu veux l’pécho faut bien qu’il sache que t’es intéressée.

-Ouais mais j’veux pas passer pour une chaudasse. J’veux qu’y fasse le first move.

-Mais nan en vrai on s’en bat les couilles de ça, c’est un truc macho.

-Mmmh moi j’aime bien qu’le mec il galère un peu pour m’avoir. J’sais pas, moi ça m’fait kiffer. Juste pour l’égo t’sais.

-Nan mais vraiment meuf j’pense s’tu veux qu’il vienne et qui s’passe un truc, propose la soirée chill.

-Bon ok vas-y j’envoie. J’vais pas m’prendre la tête 1000 ans pour un keum, et puis quoi ?

Dans la promo, Carmen c’est sa préférée. Globalement, Manon trouve les parisiens beaucoup trop bourges et maniérés. Carmen est blindée mais elle n’est pas snob. Facile avec elle de ne pas se prendre au sérieux. Elles se tapent de gros délires, presque aussi drôles que ceux qu’elle avait avec ses copines de Bagneux. Avec les autres, c’est plus compliqué. Elle aime bien Chloé mais c’est pas toujours facile de trouver des occasions de discuter. Clarisse et Nina, c’est pas sa tasse de thé. Elles font trop leur princesse, ça l’a vite saoulée. Quand elle a eu sciences politiques sur Parcours Sup, c’était un pur hasard. Mais comme Manon ne savait pas quoi faire de sa vie elle s’est dit Youpi je serai à Paris. Et c’est vrai que cette année ça a été un peu le paradis. Au Macdo où elle travaille elle a rencontré la bande à Jeremy. Elle a fait avec eux toutes sortes de conneries. Elle a eu cinq crush en une année, le premier c’était un ancien mec du lycée plus âgé et ceux d’après des rencontres dans des bars ou en soirées. Mais en ce moment son turbo crush c’est Mehdi, qui habite dans la même cité que Jeremy. Il a 22 ans et, selon Manon, c’est trop un BG. Il est tismé, un petit nez et les yeux clairs. Manon a toujours eu un kiff pour les rebeus aux yeux bleus. En plus, il a un scoot, toujours de la beuh et il écoute du rap egotrip et politique. Malgré sa vie, elle a toujours peur de passer pour une gamine. Lui a déjà vécu des trucs deep. Son frère est mort tué dans une rixe. Elle le sait parce que c’est un drame du quartier mais lui n’en parle jamais. Il paraît qu’il s’est beaucoup refermé après. Pendant quelques temps, il a sombré. Déprimé. Elle l’a connu après, quand ça allait mieux. Mais elle sait que tout ça n’est pas terminé. Il est bien déglingué. Derrière ses airs de quéqué, elle sent sa fragilité. Elle a tellement envie de lui redonner de l’énergie. Grâce à elle, il sera guéri.

Discussions entre meufs à la pause café

-Youhou Carmie. La meuf est tellement absorbée qu’elle dit même pas bonjour.

-Mdr pardon, j’avais pas vu Clarinette.

-T’écris à Hugo ?

-Nan même pas, j’suis sur l’Insta d’ma sœur. Juste téma ses photos c’est un peu abusé en vrai.

-Montre ! Ah ouais, le p’tit maillot, casquette.

-Ah mais t’inquiète celle-là c’est pas la pire. Regarde celle-ci, au p’tit dej de l’hôtel.

-Mais elle a un chien ? C’est quoi cette tof d’elle avec un spitz allemand ?

-What the fuck ? Montre. Whaaaat ? Omg les photos…Jpp. Comment tu connais la race du chien ? J’savais pas qu’t’aimais les chiens.

-Non pas spécialement, mais le mec de ma sœur est fan de chien, il s’y connaît vachement, et il nous a déjà montré des photos. Il vend des chiens, ‘fin bref. Il met en contact des vendeurs et des acheteurs.

-Non mais attends c’est quoi cette tof ? No limit.

-Mdr ta sœur c’est une star.

-Pfff… Bon… bref balec. Tu commences pas à midi aujourd’hui ?

-Si, mais on a un exposé avec Chloé, on est à la BU. J’viens juste me prendre un café, j’suis décalquée, j’m’endors devant mon ordi. J’ai dormi chez Gaby. Et on a pas trop dormi.

-Mdr mais ça s’accélère dis donc. T’y étais pas déjà lundi ?

-Si…Mais c’est vraiment chill. Y a pas sa daronne en c’moment, il est qu’avec sa sœur du coup il doit rentrer tôt pour la faire dîner. Et il peut pas trop trop sortir le soir, ‘fin sinon faut qu’il d’mande aux voisins et il peut pas l’faire tout l’temps.

-Mmmh…T’as vu mon message ? Vendredi soirée chez moi.

-Mais non ?! J’ai pas vu !! Trop trop cool ! Ca fait longtemps qu’on a pas fait un truc tous ensemble. Génial. En plus j’avoue que j’galérais pour avoir des places pour le drag show.

-Pardon, je vais vous prendre un allongé. Sans sucre.

-Moi aussi s’il vous plaît.

-Et moi un pain suisse.

-Me tente pas ! J’essaie d’éviter les sucreries, j’ai un peu pris j’crois.

-T’as pris du cul ? Un boule galbé, sexy, Gaby il va kiffer.

-Non plus des cuisses…J’ai des gros jambonneaux. Moins sexy. J’me chauffe pour aller à la salle avec vous demain soir. Faut qu’j’me muscle un peu.

-C’est vrai ? Nice, j’vais t’montrer toutes les machines. Et après on a notre rituel sushis.

-(rires) Tu sais comment me parler toi. J’espère que j’vais pas trop souffrir parce que le sport et moi ça fait deux.

-J’vais fumer une clope moi. J’vous rejoins.

-Ok ça marche ! Moi j’vais retourner à la BU bientôt, y a Chloé qui m’attend.

- J’vais aller à la BU aussi, j’ai cours à 14h. Et j’ai des fiches en retard en droit constit’.

-Nickel. Manon tu veux v’nir avec nous ?

-Non merci, j’bosse cet aprem, j’commence à 13h aujourd’hui. Et j’vais y aller avant pour récup mon menu.

-Ouais… surtout y a Mehdi qui vient dej avec vous non ?

-Aussi. (rires).

-C’est qui Mehdi ?

-Son crush.

-Laisse tomber.

Clarisse a la pression pour assurer. Ses parents et sa grande sœur sont des modèles exemplaires auxquels elle ne cesse de se comparer. Elle craint quant à elle de sombrer dans la médiocrité. Entre son père chef de service à la clinique Ambroise Paré, sa mère avocate dans un grand cabinet et sa sœur qui a décroché un premier job au ministère de la Culture après de brillantes études, l’échec n’est pas une possibilité.

Même côté vie privée, elle est dépassée. Ses parents sont mariés depuis une trentaine d’années et sa sœur est maquée depuis 10 ans avec un batteur qui vient des quartiers et qui n’a pas encore percé. Ça, Clarisse, ça l’a toujours impressionnée. Sa sœur l’a rencontré à Saint-Tropez alors qu’elle festoyait la fin du bac avec sa bande de potes du lycée. Lui taffait dans un bar dans lequel il pouvait jouer un soir par semaine. Lui taffait dans un bar et avait négocié de jouer un soir par semaine. Parfois deux si le boss était sympa. Surtout quand il avait convaincu les clients de commander le duo d’agneau de lait des Alpilles et les minis babas imbibés au rhum agricole, le menu le plus cher de la carte qui permet d’engranger le plus de profits. Quelques additions salées et il réussissait toujours à grapiller des créneaux pour jouer. Il avait rencontré Céleste un jeudi soir, à la pause, pendant qu’il avalait un immense verre d’eau. Il faisait chaud. Il transpirait. Elle l’avait charrié. « Tu bois pas ? », « Non », « T’es un ancien alcoolique ? », « Euh non, je bois jamais quand j’suis en service. Tu bois toi avant la fac ? », « Non », « Bah c’est pareil pour moi, c’est mon taff, j’picole pas pendant que j’taffe », « Tu finis à quelle heure ? », « Minuit ce soir », « Tu bois une pinte avec moi après alors ? », « Oui si tu veux », « Parfait, j’repasserai tout à l’heure ».

Après huit ans au conservatoire, la musique, elle s’y connaissait. Sur la plage, Céleste l’avait fait parler. Elle lui avait raconté sa famille, ses vacances, sa vie à Paris. Puis, elle l’avait raccompagné au bungalow qu’il partageait. Clément n’avait pas osé la toucher. Son parfum, ses gestes, sa voix, tout l’impressionnait. Sa bourgeoisie le fascinait et le statufiait. Elle s’était allongée sur le lit et avec son pied avait commencé à le caresser. Il ne bougeait pas. Ne respirait pas. Elle a accéléré puis elle s’est rapprochée et a glissé sa main dans son caleçon pour avoir plus d’habileté. Il haletait mais essayait de rester discret. Délicatement il s’est redressé pour lui demander s’il pouvait la l’embrasser. Elle a rigolé. Dénudée, elle a pris sa main pour que son sein droit soit agrippé. Elle lui a demandé de la lécher. Il s’est exécuté. Maladroit. Pas un franc succès. Ça l’a chatouillée. C’était trop lent, trop mou. Elle a deviné qu’il ne l’avait jamais fait. Plus tard, il lui a avoué qu’aucune fille ne lui avait frontalement proposé. Ce qui l’arrangeait. Il était persuadé que ça le dégoûterait. Mais Céleste avait un corps somptueux, un corps lisse, un corps doux, un corps fin. Un corps de bourge. Et la richesse sentait plus fort que l’odeur de sexe qui le répugnait. L’écœurement avait laissé place à un appétit insatiable. Il avait envie de la dévorer.

Céleste avait appris que les mecs raffolaient des femmes qui s’assumaient. Il fallait oser. Gémir fort. Surtout ne pas paraître empotée. Elle lui avait léché les doigts, lui avait sucé les boules et avait fini par le chevaucher. Peut-être un peu trop. Clément était stupéfait et n’avait pas dormi, ébahi.

Lui habitait à Torcy l’année. À la fin de l’été, leur relation ne s’est pas arrêtée. Clément était hyper fier de prouver à ses potes qu’il sortait avec une Parisienne des beaux-quartiers. Céleste était en prépa et n’avait pas le temps de dater. Les câlins devant des séries débiles le samedi soir lui convenaient. De quoi souffler un peu sans se fatiguer. Puis à force de Netflix, de 69, de pancakes au miel infâmes, de sons écoutés, de concerts planifiés, de crises de larmes après des colles ratées, de vacances à se dorloter dans la maison à Saint-Tropez, ils s’étaient vraiment attachés. Ils avaient grandi ensemble, s’étaient confiés. La relation a continué et continué. Quand Céleste a intégré HEC, ils étaient amoureux et c’était trop tard pour arrêter. Même quand Clément a déprimé et qu’il pouvait à peine se lever, la relation a perduré.

Clarisse, elle, a choisi l’université et n’est jamais restée en couple plus de six mois d’affilée. Elle se dit qu’elle manque de maturité. Générique, sans incongruité, sans intérêt. Elle a vu comment sa sœur avait trimé à Saint-Louis et elle n’a pas eu envie de dire adieu aux cafés-crèmes à 15h avec ses amies, aux soirées, ramollie, à rester tard, les yeux bouffis, devant l’ordi, aux boîtes de nuit, bref à sa vie. Elle dit qu’elle veut être journaliste. Quand elle en parle, son avenir paraît tout tracé. Pourtant, elle ne pense jamais à ce que ça signifie dans le concret. Tout semble bien ficelé tant qu’elle ne fait qu’effleurer le sujet. Mais la vérité c’est qu’il est impossible pour elle de se projeter. Pour l’instant tout ça n’est qu’un projet vague, rassurant car il a le mérite d’exister mais et, surtout, parce qu’il demeure abstrait.

-J’ai l’impression qu’elle m’aime pas Manon.

-Pourquoi tu dis ça ?

-Bah dès qu’j’suis là elle se casse. Avoue qu’c’est chelou quand même.

-Non franchement j’pense pas. Elle taffe, elle pouvait pas rester.

-Ouais ouais. Mais même. C’est pas la première fois, dès qu’j’viens t’parler elle se barre.

-T’es sûre ? J’ai pas remarqué moi.

-J’te jure meuf, j’suis pas parano. J’en ai déjà parlé avec Nina et elle est d’accord.

-Mmmh mais toi tu l’aimes bien ? T’as pas l’air non plus de grave la kiffer.

-Pas de ouf, c’est vrai. J’sais pas elle est trop énervée comme meuf, j’aime pas trop. Genre on peut pas de discuter. Si on est pas d’accord, direct elle attaque. C’est chiant. Et puis j’sais pas j’ai toujours l’impression qu’elle me juge. En mode j’dis des trucs de bébés. Elle est au-dessus d’ça.

-Moi ça m’choque pas mais c’est vrai qu’j’suis habituée. Quand j’suis chez mes grands-parents c’est vraiment tout l’monde gueule.

-Ah ouais ? Mdr. Lesquels ?

- Côté d’ma mère. Chez mon daron c’est pas l’même délire.

- Comment ça ? Bah ils sont méga thunés depuis des générations donc mon reup il a une éducation de bourge, il parle comme un bourge, et en plus il a que des potes bourges. Bref.

- Ça doit être le choc quand ils s’voient tes grands-parents des deux côtés.

- Ils s’voient jamais t’es folle. Déjà qu’ils ont du mal à accepter ma mère alors imagine les papy-mamy d’Corbeille-Essonne. T’façon même moi j’les vois quasi pas.

-Tu les aimes pas ?

-Bah j’les connais pas bien en fait. Mon père les aime pas. Et même ma mère elle aime bof y aller. J’pense qu’elle avait qu’une envie c’était de se casser d’son milieu. Elle a grave honte donc quand on y va elle est méga tendue. Mon père trouve que c’est tous des ploucs.

Clarisse est perplexe. Déboussolée. Tous les matins à se réveiller avec France Culture, tous les soirs à écouter son père résumer Libé, toutes les manifs auxquelles sa mère la traînée. L’intégrale de Bourdieu sur la troisième étagère et pourtant elle reste sidérée. Elle sent une petite gêne s’immiscer.