Parenthèse insolite au musée
Pas de TD d’italien. Fenêtre de 2h30 inespérée. Chloé hésite…Elle est vraiment tentée. L’exposition la fait rêver. Après les partiels, elle sera terminée. Picasso c’est quand même sérieux, c'est pas non plus comme si elle filait se faire une manucure. Et puis aucun retard, elle n’avait pas prévu de réviser. Chloé hésite…Bon allez, au moins elle aura quelque chose à raconter à Gaspard. Elle a peur de le barber si elle ne fait aucune activité. Il va la trouver chiante si elle ne parle que de QPC. C’est décidé, elle fonce, le timing reste serré. En partant, elle tombe sur Gaétan. « Ça te dérange si je t’accompagne ? » Chloé est interloquée. Très sympathique mais est assez réservé. Elle aussi. Du coup pour la conversation, ça s’annonce compliqué. Elle turbine pour lancer un sujet. Rien ne lui vient. Qu’est-ce qu’ils auraient en commun ? Elle ne se rappelle même plus si elle lui a déjà parlé directement. Ah si, une fois, début janvier. Elle était son Secret Santa. Il lui avait offert un livre sur les Jeux Olympiques. Ça prouve le degré de proximité. Mais elle avait apprécié le geste. Au moins, elle sait qu’il aime le sport. Le problème c’est qu’elle-même n’en a strictement rien à tartiner. C’est compliqué de ne pas raconter de connerie. Et puis zut, ce sera toujours mieux que rien. Une question large ça devrait passer.
-Ça fait longtemps que tu fais du sport ?
-Ouais, depuis que je suis petit. J’ai fait plusieurs trucs. Du tennis, du volley, du foot et j’ai même essayé le karaté.
-Tes parents sont sportifs ?
-Ma mère un peu oui, elle a fait de l’athlétisme pendant super longtemps. Maintenant elle court. Et mon père je sais pas, j’ai plus aucun contact. J’ai un beau-père. Il vit pas avec nous mais je le considère un peu comme mon père. Je parle pas mal de sport avec lui, quand il était jeune il en faisait aussi. Mais maintenant avec le boulot il a plus trop le temps, et avec les dîners d’affaires, il a une bedaine. Toi tu fais du sport ?
-J’ai fait super longtemps de la gymnastique mais là j’ai arrêté. Je fais juste de l’escalade maintenant.
-Ah l’escalade c’est trop trop cool ! J’y vais avec ma sœur, elle adore.
-C’est vrai ? Vous allez à Arkose ?
-Yes. Toi aussi ?
-Ouais ! J’adore comme lieu. J’trouve qu’on s’y sent trop bien. Y en a un qui a ouvert près d’Abbesses qui est incroyable. Souvent quand j’y vais après j’me pose à la cafet pour bosser. C’est grave apaisant. On pourra y aller ensemble si tu veux, avec ta sœur aussi.
-Avec plaisir. Je lui en parlerai.
-Je savais pas que t’avais une sœur d’ailleurs. Elle a quel âge ?
-18. Elle passe le bac cette année.
-Oh bon courage à elle ! Elle veut faire quoi après ?
-Elle sait pas trop. C’est un peu compliqué. Elle aimerait bien faire les Beaux-Arts mais elle hésite parce qu’elle a peur que ça la pousse dans ses retranchements. Sinon elle a demandé littérature et histoire de l’art sur Parcours Sup. Moins dans la création, plus dans la réflexion.
-Mais tu penses pas qu’elle va regretter si c’qu’elle aime c’est produire. Interpréter ce que les autres ont produit c’est pas pareil…
-Oui c’est sûr, t’as raison. (Silence). C’est difficile d’évaluer les risques si elle entre vraiment dans le milieu de l’art.. Tu sais ma sœur c’est un peu compliqué pour elle…Elle est assez instable…Enfin elle a des humeurs changeantes disons.
-Elle a un trouble de bipolarité ?
-Oui exactement. Comment tu connais ?
-Oh bah c’est fréquent quand même. Et dans ma famille, y a pas mal de personnes qui ont des troubles psy, pas diagnostiqués malheureusement. Ma tante notamment pense qu’elle est médium alors que c’est très probablement un trouble de schizophrénie.
-Ah mince, quand c’est pas pris en charge ça peut devenir super épineux. Ma sœur elle est passée par une phase d’errance de diagnostic, assez longue d’ailleurs. Tant qu’elle avait pas eu de phase maniaque caractérisée c’était compliqué. On lui a testé plein de traitements, elle a fait plusieurs séjours à l’hôpital. Et même maintenant faut toujours être vigilant parce qu’elle rebascule rapidement dans une phase maniaque sinon. Et après c’est dépression assurée. Donc on fait gaffe.
Gaétan est lui-même étonné de ce qui est en train de se passer. D’habitude il n’en parle jamais. Pour être plus précis, il ne parle jamais de lui. C’est pas qu’il ne veut pas. Mais il n’a jamais rien à dire. Ou alors il ne sait pas comment le dire. Mais avec Chloé c’est différent. Déjà, c’est une fille, c’est plus facile. En plus, c’est une fille qui lui fait penser à sa sœur, ça lui donne un sentiment de familiarité. Et surtout c’est la future copine de Gaspard, tout le monde le sait, alors aucun risque de séduction. Rien de mieux pour se décontracter. Gaétan ne s’imagine pas vivre sans sa famille. Ou plutôt, il est incapable de se projeter dans un avenir qui n’implique pas sa mère, sa sœur et son entière mise à disponibilité. Sa vie est rythmée par ses séances de sport quotidiennes, son travail acharné pour tout majorer, son inquiétude pour sa sœur adorée qu’il veut à tout prix en sécurité et les tâches domestiques qu’il fait sans rechigner. Au lycée, Gaétan allait très peu en soirée. Il était invité mais à chaque fois il paniquait et finissait par annuler, avec des excuses toujours plus bétonnées. Indigestion, week-end à l’étranger, amis en visite à Paris, anniversaire d’une cousine éloignée, soirée avec des potes du volley. Malgré ses faux pas répétés, il était tout de même apprécié. Il faut dire que sa belle gueule est un sacré coup de pouce. Le problème c’est qu’avec un tel physique, il avait pas mal de succès. Ce qui le terrifiait. Depuis la rentrée, il s’est détendu. Il a rencontré les mecs dans un des premiers TD et sans savoir exactement pourquoi ça a bien fonctionné. Ils avaient le même humour. Et il y avait des sujets qu’il maîtrisait. Du sport et de la politique essentiellement, et là-dessus il était calé. Il a pu faire sa place en dépit de ses spécificités. Encore aujourd’hui, Gabriel et Joseph le charrient quand, au bar, il commande son jus de fruit. Il a toujours refusé d’avaler une goutte d’alcool mais maintenant c’est son identité et ça les fait plutôt rigoler. Un peu plus tard, Gaspard et Gabriel se sont rapprochés des Soeurcières. Il a suivi le mouvement et en est venu à les fréquenter. Il est très étonné de ces nouvelles amitiés mais aussi franchement satisfait. Il n’est pas spécialiste des questions féministes mais il se sent proche de ces luttes. Déjà parce que questionner et critiquer les injonctions classiques de la masculinité ça l’arrange. On ne peut pas dire qu’il performe en matière de sexualité. L’accumulation des expériences est complètement hors de sa portée. Déjà qu’il est incapable de répondre quand il est sollicité, alors initier il ne faut même pas imaginer. Il se dit que forcer, lui, ça ne risque pas de lui arriver. Ensuite, parce que sa sœur a failli se faire violer quand elle était internée. Une nuit, un homme était grimpé sur son lit, il avait commencé à lui lécher la joue. Elle s’était réveillée, elle avait hurlé. Le lendemain, Emma l’avait appelé. Furibond, Gaétan avait débarqué en furie. Scandale. Depuis, par les violences sexuelles, il se sent concerné. Il assiste aux réunions en mixité. Il est discret mais ça lui plaît de graviter autour l’asso féministe de l’université. Chloé, elle est comme lui, il en a la certitude. Un peu en marge. En alerte, toujours soucieuse d’être désajustée. Alors, elle ne lui fait pas peur. Avec elle, il ne se sent pas en danger.
-Ça peut rester entre nous ? Pour ma sœur. Personne ne sait.
-Bien sûr, t’inquiète pas. Mais tu sais il faut pas que ce soit tabou. Ils comprendraient. Et puis c’est complètement normal, c’est pas du tout honteux. Son trouble de bipolarité il vient pas de nulle part en plus, elle a dû vivre des trucs compliqués et elle a géré comme elle a pu. Donc vraiment elle s’en sort super bien. Je trouve ça incroyable moi ! Quand t’as vécu des violences y a pas dix mille solutions : soit tu retournes la violence contre toi, tu t’scarifies, tu te détruit ; soit tu exerces plein de violences sur les autres et tu bousilles des vies soit tu sublimes. Enfin moi c’est ce que je crois en tout cas. Son choix de l’art c’est génial.
-C’est très gentil ce que tu dis. Merci. Et c’est vrai que ma sœur elle a vécu des trucs horribles, que personne ne devrait vivre. Moi je la trouve extraordinaire aussi. Mais malheureusement tout le monde ne pense pas comme toi. Enfin comme nous.
-Je pense que les mecs, ils comprendraient.
-Je sais pas, c’est très stigmatisé quand même les maladies psy.
-Ouais c’est vrai…Mais c’est absurde parce que tout le monde est fucked up. Plus ou moins, parce que y a des gens qui ont vécu des trucs plus horribles que d’autres. Mais bon un minimum parce que dans toute ta vie t’as forcément des traumas, au moins des minis. Si on pouvait en parler et qu’on avait plus à le cacher je suis sûre que ça résoudrait la moitié des problèmes. -T’as raison… C’est pour ça que j’ai vraiment envie de faire un truc dans c’domaine-là plus tard. Mais après je trouve ça plus difficile à faire quand ça te concerne…
-Oui c’est sûr. Je dis ça plus en mode c’est un idéal. Ça a commencé à se manifester quand les troubles de bipolarité de ta sœur ?
-Y a super longtemps. Elle avait 9 ou 10 ans, je me souviens plus exactement. Mais au début elle était surtout très déprimée. Elle dormait tout le temps, et elle mangeait plus. On pensait qu’elle avait une maladie physiologique. On avait fait plein d’examens. On était très stressés. On trouvait rien. Et après le médecin nous a dit que c’était une dépression infantile. Pendant longtemps c’était que dépression. Et après, plus tard, elle a eu une phase maniaque et elle a eu son diagnostic. Mais pareil on a pris du temps à comprendre parce que comme elle en avait jamais eu avant, au début on a pas trop réagi.
Chloé est à deux doigts de lui parler de son trouble à elle. C’est un secret qu’elle garde précieusement caché. Elle ne l’a jamais évoqué. Ni à sa mère, ni à ses amies du lycée, ni aux Soeurcières. Elle a juste regardé des forums. Sur Doctissimo, elle a lu des témoignages, elle s’est renseignée. Pour essayer de trouver des astuces et limiter les dangers. Mais c’est le dernier arrêt de bus. Ils vont bientôt arriver au musée. Et puis elle ne veut pas accaparer la discussion alors qu’il vient à peine de se confier. À la place elle laisse quelques minutes de silence s’installer. C’est Gaétan qui prend le relai.
-Tu viens à la soirée de Carmen vendredi ?
-Oui et toi ?
-Yes. Last one avant les exams. Après va falloir charbonner. Tu t’en sors toi avec ton bicu ?
-Pour l’instant ça allait parce que les périodes de rush étaient pas simultanées, mais là j’espère que je vais pas être trop débordée. Petite semaine à la BU en perspective.
Deuxième partie
La soirée