II — La soirée

Gaëtan

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Gaétan sort de la salle et rentre en sprint, contraint de raccourcir sa séance. Il a promis à Carmen qu’il l’aiderait à déménager les meubles pour la soirée. Dommage, aujourd’hui c’était pectoraux et triceps, son groupe musculaire préféré. Il a contracté les temps de récupération mais ça n’a pas suffis. En plus, il a fallu sauter quelques écartés à la poulie. Il ne voulait pas rogner les développés couchés et les barres au front. 1h10 plutôt qu’1h30, ça l’a un peu contrarié. Heureusement le déménagement ça le fera aussi un peu travailler. Chez lui, il avale en vitesse un shake protéiné et une tartine au beurre de cacahuète. Devant le panier à fruits, les bananes lui font envie. Aussitôt, deux son englouties. Il file se savonner. Gaétan a envie de se sentir puissant. Il est si grand qu’il a des difficultés à laisser ses membres se déployer. Il se tient constamment plié. Comme s’il s’excusait d’exister, d’occuper tant d’espace alors que tout le monde n’a pas sa place. Et ses jambes de sauterelle ne sont pas consensuelles. Son corps est robotique alors qu’il le voudrait tonique.

Gaétan veut monter sa boîte au plus vite. Dans l’idéal il voudrait que celle-ci soit liée à la politique et qu’elle aide les plus démunis. Une appli d’entraide psy. Les usagers se créeraient leur profil, indiqueraient le trouble par lequel ils sont concernés et sélectionneraient le type de personnes recherchées : personnes concernées, proches, professionnels de santé…Ce serait pratique pour échanger des astuces, s’aider, discuter. Si seulement sa sœur avait pu en bénéficier, elle aurait pu éviter ses crises répétées qui la conduisaient direct à l’HP. Mais il n’en a encore qu’une vague idée. Tout ceci reste encore un projet. En master il veut entrer à HEC pour réseauter. Sur Internet, il a déjà appris la comptabilité, le droit et quelques bases en finance et gestion de projets. Ce qu’il lui faut maintenant c’est bien s’entourer. La réussite dépend de l’équipe. Pas question de recruter des bras cassés.

-Coucou Emma, je peux entrer ?

-Ouais.

-Tu fais quoi ?

-Je peins. Regarde ! Je vais faire une fresque qui représente la vie. Là tu vois c’est la naissance, c’est l’angoisse de vivre, de respirer, de se séparer. Ensuite ici c’est l’enfance et toutes les tâches sombres c’est les chocs et la souffrance. J’ai pris de l’encre de chine. Et les rayons de lumière c’est l’espoir. C’est la joie, c’est l’euphorie. J’ai fait du collage comme ça c’est en relief. Au moment de l’euphorie on veut sortir de l’humanité, on veut sortir du papier. Puis le bleu gribouillé, confusion, dépression. J’ai pas fini encore. Je vais en faire une série et après les agencer pour représenter une constellation familiale. J’ai eu l’idée l’autre jour en art thérapie. On travaillait le papier.

-Wow génial ! T’es en pleine phase de créativité. Ça me fait plaisir de te voir comme ça. Mais tu fais gaffe hein ? Respire, oublie pas de faire des pauses de relaxation pour décélérer. J’ai l’impression que tu pédales un peu vite là non ?

-Je suis pas en phase maniaque si c’est ça qu’tu veux savoir, je dors la nuit et j’prends toujours mes cachets monsieur l’inspecteur des travaux finis. J’ai pas l’droit d’m’amuser ? d’être heureuse ? On dirait que les seuls moments où t’es rassuré c’est quand j’suis full dep et que j’reste couchée.

-Mais non pas du tout ! Je suis très heureux de te voir si joyeuse. Mais justement, j’ai envie que tu restes comme ça le plus longtemps possible…

-Parce qu’après j’suis chiante c’est ça ? Qu’après j’perturbe vos vies ?

-Non Emma. Tu n’es jamais chiante. C’est pour toi que je dis ça, parce qu’après la redescente est pas cool. Mais tu sais très bien que si tu es déprimée, je viendrai toujours t’apporter des schtroumpfs pour te réconforter. Et j’ai toujours Shrek sur le bureau de mon PC.

-Je sais. Pardon, c’est injuste. Je suis un peu tendue en ce moment.

-C’est normal. Tu appréhendes le procès ?

-Oui. J’ai surtout peur de le revoir. Mais j’en parle beaucoup en thérapie et ma psy dit que c’est positif. Obtenir justice ça ne pourra que m’apaiser d’après elle. Et on fait de l’EMDR pour gérer les traumatismes. Parce qu’elle dit qu’il faut éviter à tout prix que je reparte en dissociation au tribunal. Bon t’façons c’est pas tout de suite, j’ai l’temps de retourner deux trois fois chez les Zinzins.

-Ah non !!!

-J’rigole Pélican.

-Tu fais un truc demain ?

-Demain soir oui mais avant non. Faut qu’j’révise un peu l’grand oral quand même. Mais ça va j’ai déjà bien avancé.

-Tu veux aller voir Averroès & Rosa Parks ?

-Ah bah oui tiens, ça m’changera. C’est pas comme si j’y allais déjà trois fois par semaine. Non mais en vrai oui grave, j’voulais y aller. Mais ça joue encore ?

-Plus beaucoup. Mais comme la trilogie est sortie ça passe encore dans quelques cinés.

-Vers 16h ? Si y a une séance.

-Deal. J’te fais des propositions sur le trajet. J’y vais, bonne soirée !

Gaétan est tout honteux. Il est sûr qu’il aurait pu la porter cette télé sans sourciller. C’est sa main qui a glissé. Le savon qu’il a utilisé était probablement mal rincé. Et puis le souci n’est pas son poids mais son volume. Elle est gigantesque, ce qui ne rend pas la tâche aisée. Rien que pour l’encercler il faut des bras de gorille. Il est saoulé, maintenant il va se faire charrier. Dans la salle de bain, fermée à clef, il fait dix pompes pour vérifier sa tonicité. Quelques squats et il finit par une chaise d’une minute. C’est bon, il se sent explosif et prêt à y retourner.

Dans les soirées, Gaétan a deux activités : soit aider à préparer, à cuisiner, à installer, à nettoyer ; soit parler des politiques, ce qu’ils ont dit, ce qu’ils ont fait, ce qu’ils espèrent. Généralement, au fil de la soirée, il accumule les tête-à-tête avec les serpillières parce que les gens sont désormais trop bourrés pour discuter. La conversation devient rapidement rébarbative. Jo est incohérent, Gaby dit des banalités et Gaspard a tendance à radoter. Mais Gaétan, ça ne le dérange pas de tout récurer. Il se sent entouré et il aime bien s’occuper du matériel pour que ces amis passent une bonne soirée.

-Je cherche des glaçons tu sais si y en a ?

-Je sais pas… Attends j’vais regarder. Tiens !

-(rires) J’arrive pas à en sortir un. C’est trop dur. C’est gelé en plus.

-Montre. Hop, et voilà. T’en veux combien ?

-Un seul ça suffit. J’aime bien les cocktails frais. J’voulais m’servir un vodka pomme, t’en veux un ?

-Non merci, j’bois pas d’alcool. Mais j’vais prendre un petit verre d’eau, c’est vrai que je suis assoiffé, il fait super chaud.

- Mais non ? Tu m’fais marcher ?!

-Euh bah non, c’est pas une blague.

-Wow mais t’es un extraterrestre ! Pardon, le prends pas mal hein ! C’est juste que c’est rare. Enfin c’est super hein, mais c’est pas courant quoi. Pourquoi tu bois pas ? Y a une raison particulière ou.. ?

-Non, ni l’un ni l’autre. En fait je fais pas mal de sport et l’alcool ça kill les perf. Ça fatigue le foie, ça coupe le souffle…

-Tu fumes pas non plus j’imagine ?

-Non plus.

-Le mec trop healthy. Rassure-moi tu manges des fast food ?

-Ouais quelques grecs mais j’essaie d’éviter. Parce que c’est pareil, ça fatigue. J’suis abonné aux riz-poulet, pot de yaourt et œufs brouillés au p’tit déjeuner.

-Wow j’suis impressionnée. Moi j’fais jamais d’sport, j’ai honte face à un tel sportif.

-T’aimes pas ?

-Mmmh non même pas, mais je sais pas quoi faire, enfin j’ai zéro connaissance, j’pense qu’j’aurais besoin d’un coach.

-Y a des programmes super bien faits sur Internet si t’as envie d’essayer. Genre progressifs et tout, pour tous les niveaux. Tu peux tester quelques trucs pour voir ce qui te plaît.

-Sinon tu pourrais peut-être me montrer une fois ? Juste une p’tite séance rapide.

-Euh…oui si tu veux mais j’sais pas si j’suis le meilleur prof hein.

-T’inquiète, j’ai zéro expectation.

Gaétan regarde la plaque de cuisson. Elle est complètement souillée. Des sagouins ont renversé du lait et du sucre. Il n’ont rien lavé. Il faudrait passer un coup de détergent tout de suite. Au moins passer un chiffon humide pour empêcher que la saleté s’incruste.

-Moi j’aime bien écrire par contre. Tu écris toi ?

-…

-Gaétan ?

-Ah pardon je savais pas que c’était à moi qu’tu parlais. Euh non pas du tout. J’aime pas trop. Déjà pour les cours c’est pas ma tasse de thé mais alors en loisir, jamais.

-Pourtant c’est sympa ! J’te promets tu d’vrais essayer. Moi j’écris une sorte de journal déjà. J’raconte comment j’me suis sentie dans la journée, c’que j’ai fait. Ça m’aide à mieux m’comprendre en plus.

-Ah ouais ça a l’air bien mais moi j’pense que j’serais bloqué. J’aurais aucun mot qui viendrait. J’vois pas trop c’que j’pourrais raconter. Toi t’as des trucs à dire tous les jours ?

-Ahlala oui ! J’ai même pas l’temps de tout écrire. Mais j’écris tout et n’importe quoi. Des discussions qu’j’ai pu avoir avec des copines et qui m’ont contrariées, mes angoisses, mes projets… Mes tentatives de drague ratées. Par exemple là j’vais écrire ce qu’on s’est raconté. Gaétan tu vas être dans mon carnet.

-(rires) Que de péripéties. Moi j’ai pas une vie aussi trépignante…Tous les jours c’est un peu pareil. Ça serait répétitif.

-Non mais tu ressens pas les mêmes trucs tous les jours…Ça dépend des personnes avec qui tu parles, de c’que t’entends, de que tu dis enfin de plein de trucs quoi.

-Bah non mais bon globalement j’ai pas trop d’émotions, y a pas de raison. J’parle avec mes potes mais bon j’les vois tous les jours, sinon j’vais en cours, j’apprends. Après j’peux être en colère si j’ai une mauvaise note ou si un prof me saoule mais bon après j’me calme parce que ça sert à rien. Et j’ai l’sport pour me défouler.

-Mais t’es jamais triste ?

-Bah…non.

-T’as déjà été triste ?

-Oui quand j’étais p’tit j’pense mais j’m’en souviens pas.

-Mais c’est pas possible !

-Euh..Bah si…j’ai pas pleuré depuis au moins 10 ans.

-Ok. Et ça t’arrive d’être euphorique ?

-Oui si si quand même, des fois. Quand le PSG gagne par exemple (rires).

-(rires) Oui d’accord… Mais et si une fille te plaît par exemple ?

-Mmmh non j’ai jamais été amoureux.

-Ouais mais t’as bien des personnes qui t’ont plu non ?

-Ouais bien sûr, y a des filles qui m’ont plu physiquement mais plein du coup rien de spécial non plus, enfin voilà s’il s’passe un truc c’est cool, sinon tant pis. J’suis pas non plus affecté par le truc. J’m’en fous un peu.

-Ah…Mais tu dois te sentir super vide non ?

-Non c’est reposant, j’aime bien. C’est calme.

-Ah ouais calme c’est bien si ça veut dire sérénité mais là c’est plus calme en mode on est déjà mort…

Gaétan commence à se sentir sacrément mal à l’aise. Il ne comprend pas toutes ces questions. En matière d’émotions, ce n’est pas un champion. Si ça continue, il risque de couler, il le sait. Il ne faut pas venir trop près. Il ne faut pas gratter. Une fissure et tout va craqueler. Sa coquille est fragile. Mais il est agile. Pas difficile de jongler entre réponses allusives et expéditives. Mais ça commence à durer. Eulalie creuse comme un castor comme si elle cherchait un déterrer un trésor. Ça le fait flipper. Alors il se défend. Il est bien comme il est. Anesthésié. Dans sa vie bien organisée, rythmée par ses déjeuners familiaux, les kilos de protéines qu’il se contraint d’ingurgiter, les heures à repasser ses fiches pour cartonner, et ses séances à transpirer sur le Presse à épaules en charge guidée. Interdiction de fouiner. Alors c’est bon, circulez !

-Bon… J’te propose pas de danser du coup ? J’pense ça t’rendrait trop enthousiaste.

-Non merci j’aime pas trop danser effectivement.

-Tu m’étonnes ! Si jamais tu veux sortir de ton hibernation, je vais à un atelier d’écriture dans une librairie dimanche après-midi, si ça te dit de venir j’peux t’envoyer l’adresse.

-Oh c’est gentil mais dimanche midi je déjeune avec ma mère et ma sœur, c’est une institution.

-Elles habitent à Paris aussi ?

-Oui j’habite avec elles.

-Ah d’accord, mais tu les vois tous les jours du coup ?

-Oui.

-Mais pourquoi vous avez l’obligation de déj ensemble le dimanche midi si vous vous voyez tout l’temps ?

-Mais on mange pas forcément ensemble ou alors rapidement. Alors que le dimanche on a le temps. Ça fait plaisir à ma maman.

-Mais tu trouves pas ça trop contraignant ? ‘Fin j’sais pas moi j’aimerais pas du tout. Ça empêche de vivre.

-Non ça me dérange pas. J’ai rien de mieux à faire de toute façon.

-Bah j’sais pas voir tes potes ?

-J’les vois déjà tous les jours.

-Voir tes dates ?

-J’ai pas d’copine.

-Justement j’ai dit des dates, pas ta copine.

-J’aime pas les dates. C’est gênant, tu connais pas la personne, y a rien à dire. C’est artificiel.

-Mais t’as envie d’rester célibataire du coup ?

-Non pas forcément. Je sais pas. Une copine c’est pas pareil, vous vous connaissez donc c’’st pas gênant. Enfin j’espère.

-Ouais mais avant qu’elle devienne ta copine, y a bien un moment où tu la connais pas et vous apprenez à vous connaître.

-Mais y a pas forcément de dates. Ça peut être vous finissez ensemble à la fin d’une soirée.

-Ouais mais après y a bien une phase de discussion. À mon avis ça risque pas d’arriver si tu continues comme ça. Enfin ça m’regarde pas. C’est à 16h de toute façon.

-De quoi ?

- Bah le club lecture, dimanche.

Gaétan regarde Eulalie s’éloigner. Prend une éponge pour nettoyer les surfaces collantes. Il ne faut pas attendre sinon les tâches sont galères à enlever. Du Cif et du Javel, et tout sera réglé. Pourquoi il a dit ça ? C’était froid. C’était glacial même. On aurait dit qu’elle le gonflait. Alors que pas vraiment. Elle est gentille Eulalie. Mais il était surpris. Par toutes ces questions. Par la tournure de la discussion. Maintenant c’est cuit. Elle ne reviendra plus jamais lui parler. Il ne comprend pas ce qui s’est passé, il a paniqué. Il repense à ce qu’elle lui a dit. Est-ce qu’elle l’aurait dragué ? Non certainement pas, il ne faut pas rêver. En tous cas, il l’en a dissuadé. Gaétan se trouve nul, lâche et peureux. Ça a toujours été comme ça avec les filles. Il est terrifié. À force de ne pas savoir gérer les zouzs, il craint d’être pédé. Ça lui fait peur parce qu’il a l’impression que c’est un secret caché, comme si, malgré lui, il refoulait. Pourtant il n’a rien contre les gays. Aux cercles de la forme, il s’entraîne souvent avec Pablo et Gustave, un couple de trentenaires qu’il aime beaucoup fréquenter. Ça lui fait peur parce qu’en même temps il ne sent pas du tout attiré par les queues. Un jour il a même installé Grindr, histoire d’être fixé. On lui a proposé un plan direct. Et dans la foulée, deux mecs lui ont envoyé des photos de leur teub. Ça l’a choqué. Il a supprimé son compte et s’est caché. Maintenant, il craint de se forcer à être pédé. Pour l’instant, son désir lui est étranger. Soit c’est la confusion, soit c’est la paralysie. Il s’efforce tout de même de rester dans le déni. Tant que son désir pourrait lui échapper, il préfère le garder soigneusement sous scellé. Alors il attend. Il ne sait pas quoi. Mais il attend toujours. Et en attendant, il vaut mieux chercher la sécurité.