Aurélien est un data analyst de 28 ans, diplômé d'une école d'ingénieur. Il consulte pour un sentiment de solitude et des difficultés à connecter avec les autres. Il a des liens réguliers avec sa famille, des relations sociales, mais ressent une forte distance, y compris avec ses proches. Au moment où il vient au cabinet, il a l'impression d'être déprimé.
Premier temps : identifier sa demande. Comme dans toute psychothérapie, on commence là. Aurélien souhaite se sentir moins seul. Dans un second temps, à l'occasion de consultations hebdomadaires qui s'étalent sur quelques mois, nous revenons sur ses expériences vécues. C'est toujours lui qui choisit de quoi il veut parler, ce qu'il veut dire et ne pas dire.
Aurélien est né dans une famille des classes supérieures. Son père, auditeur financier, est peu présent dans son enfance - il rentre tard, dîne d'affaires, enchaîne les déplacements. Il représente toutefois un modèle : Aurélien craint en permanence de ne pas être le fils que son père voulait, et de le décevoir. Parallèlement, sa mère présente des symptômes de dépression - le sujet est tabou, jamais abordé - et se montre par moments très distante émotionnellement.
Ces dynamiques produisent chez Aurélien un sentiment d'insécurité affective. Par peur de ne plus être aimé, il s'hyperadapte aux attentes parentales, en quête de validation. Les périodes d'apathie maternelle alternent avec des moments de relations fusionnelles : sa mère, elle-même habitée par une peur d'abandon, s'assure en permanence de sa disponibilité. Aurélien développe alors deux peurs en miroir : la peur d'être rejeté et la peur d'être intrusionné.
Pour se protéger, il érige des barrières entre lui et les autres et s'engage très tôt dans des activités solitaires : exercices de mathématiques dans les vieux manuels de son père, histoire de Napoléon, jeux vidéo en ligne, foot et rugby à la télévision. En école d'ingénieur, il peine à s'intégrer et trouve les autres stupides. Entré dans la vie active, il se heurte aux mêmes difficultés avec des collègues qui parlent de leurs enfants, organisent des soirées karaoké et bowling. Aurélien se sent décalé et émet des jugements très négatifs - à la fois sur eux et sur lui-même.
Ce que nous avons compris ensemble : du fait de ses expériences enfantines, Aurélien a développé une peur d'abandon et de perte identitaire. Pour s'en protéger, il s'est auto-exclu des sociabilités. Il n'a pas eu l'occasion de prendre part aux activités de ses pairs dès son plus jeune âge, et peine aujourd'hui à s'adapter aux styles interactionnels.
Ce que la séance ouvre :
- Son malaise social n'est pas un défaut individuel. C'est le produit de ses expériences de vie et de sa construction - rien ne cloche chez lui.
- S'il n'aime pas le karaoké, ce n'est pas grave : il aime autre chose (films historiques, jeux vidéo), et ces goûts font partie de son identité.
- En revanche, ce malaise l'a conduit à avoir peur du réel - il n'ose rien tester. Ensemble nous prévoyons de nouvelles découvertes : un club de lecture de romans historiques, du foot, des jeux de rôle avec un collègue.
- En gagnant de l'estime de soi, il a moins besoin de juger négativement les pratiques de son entourage. Il peut aller travailler sans se sentir en environnement hostile, déjeuner avec les autres - et écouter, même quand il ne sait pas quoi dire.