II — La soirée

Chloé

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Chloé lève les yeux vers le plafond une dernière fois et s’assure qu’elle a bien mémorisé : légitimité traditionnelle, légitimité rationnelle, légitimité charismatique. Bon assez révisé, on oublie Weber. Chloé est tout excitée. Des soirées, avant cette année, elle n’en avait jamais fait. Trop occupée à étudier. 19h, elle a le droit de déconnecter et de se préparer. Évidemment, elle sait déjà ce qu’elle va porter, elle y a pensé dès que Carmen l’a invitée. Devant le miroir, le reflet de son visage lui plaît. Elle a de beaux yeux, un joli petit nez et des cheveux soyeux. Le problème c’est son corps, disproportionné. Des pattes de sauterelle et une poitrine décharnée, voilà son portrait. Certes, sa robe permet un peu de camoufler, mais pour ça il faut porter des cols roulés et des modèles larges, surtout pas ajustés. Elle a un peu l’impression de choisir des vêtements pour se cacher.

-Tu vas faire quoi toi ce soir ?

-Je sais pas Chloé, je suis épuisée. Je vais pas faire de vieux os.

-Tu veux pas regarder un petit film ? J’ai vu Le complexe du castor l’autre jour, franchement je pense que ça peut te plaire !

-Je sais pas ma chérie, c’est gentil. Tu l’as vu où ?

-Sur mon ordi, Nina m’a filé ses codes UniversCiné, je te les passe si tu veux.

-Ah mais c’est compliqué ça, je sais pas faire moi sur l’ordi.

-Je peux te l’installer avant de partir ! T’auras qu’à appuyer sur play.

-Non, mais je préfère regarder sur la télé, c’est trop petit sur l’ordi.

-Je peux relier avec un câble HDMI ! Comme ça tu vois en grand sur la télé.

-Non, merci, mais je vais me reposer. J’ai un début de mal de crâne en plus. J’espère que c’est pas une migraine.

-Ah mince… L’écran c’est pas génial dans ce cas c’est sûr. Une petite séance lecture c’est probablement mieux. Sinon hésite pas à piocher dans ma bibliothèque : j’ai acheté Triste Tigre et Feu récemment, les deux sont incroyables. Triste Tigre c’est super intéressant, le registre est hyper original. C’est pas un témoignage, c’est pas un essai non plus. C’est une réflexion. Vraiment j’ai adoré.

-D’accord je verrai. Je suis un peu fatiguée.

Chloé aurait envie d’attraper sa mère par les épaules et de la secouer. Elle sent le risque de sombrer dans l’apathie peser. Chloé, elle, ne prend jamais une minute pour se poser. Et ne supporte pas d’être fatiguée. Si elle s’arrête, elle a peur de ne jamais pouvoir redémarrer.

-Tu vas manger à la soirée ?

- Euh oui mais je vais quand même grignoter un truc avant de partir.

-Tu veux que je te fasse cuire quelque chose ? J’ai du saumon au congélo, je te le fais si tu veux. Et y a des penne.

-Non non t’inquiète, c’est pas la peine. Je vais manger un truc rapidos, y aura des trucs là-bas de toutes façons.

Chloé ne dit pas qu’il n’y aura que des chips, des TUC et des biscuits et qu’elle n’avalera rien de tout cela. Mais des pâtes et du saumon c’est trop lourd. C’est trop gras. Elle a toujours le sentiment que sa mère essaie de la bourrer. Elle sort le paquet de Wasa, des tomates, de la salade, s’octroie deux tranches de dinde. Dévore tout. Un, parce qu’elle est affamée ; deux parce qu’elle ne veut pas s’éterniser. L’atmosphère est plombante. Un poil déprimante.

« Je viens de finir Tendre est la nuit de Fitzgerald, je te l’apporte tout à l’heure. C’est très beau. L’écriture est sublime. »

Gaspard. G-A-S-P-A-R-D. Ce prénom est si extraordinaire. Elle voudrait embrasser son écran. Elle prend l’iPhone. L’observe. Contemple la page d’accueil des notifications. Retourne le téléphone. Regarde le message écrit à l’envers. L’icône WhatsApp et « Gaspard » inscrit à côté. La plus belle image qu’elle puisse espérer. Elle sautille dans sa chambre, secoue ses mains comme une petite fille à qui l’on vient d’offrir une surprise. Elle prend un papier et écrit « Gaspard » en lettres cursives, en lettres scriptes. Recommence. Change de stylo, d’encre, de couleur. C’est magnifique. Gaspard, Gaspard, Gaspard. Gaspard mon guépard. Ça la fait sourire. Vite, elle chiffonne tout. Et lance la boule de papier dans la corbeille. Elle est honteuse de ce moment d’euphorie. Faiblesse. Gaminerie. Gaspard est sérieux. Il la trouverait stupide s’il savait.

« Avec plaisir ! Moi je lis Belle du Seigneur, je te le passe quand j’ai fini. »

Non, elle efface. Belle du Seigneur c’est trop girly. Elle ne connaît pas Fitzgerald, elle ne sait même pas qui est l’auteur, à quelle époque il a vécu et sur quoi il a écrit. Sur Internet, elle regarde rapidement la liste de ses œuvres et choisit un titre au hasard. Les heureux et les damnés. « Il est sans doute le plus mal connu », parfait ça fait genre elle s’y connaît.

« Avec plaisir ! J’avais beaucoup aimé Les heureux et les damnés. Je n’ai jamais lu Tendre est la nuit mais il était sur ma liste ».

Sur le chemin pour retrouver Nina, Chloé se met à rêvasser. Avec Gaspard, ils pourraient aller au ciné, ils pourraient se retrouver à la bibli pour réviser le droit constitutionnel, l’histoire des institutions et la sociologie politique. Ils pourraient s’embrasser, ils pourraient se déshabiller….Mais d’un coup, dans ses oreilles, le refrain retentit, alors elle se met à chanter. Deux semaines qu’elle l’écoute en boucle, alors maintenant les paroles sont durablement ancrées : « J'm'en fous De ta tête et de tes gestes Et de ton rire un peu fou Ton regard qui m'obsède Et de tes yeux si doux Ta tendresse et tes manières Ta vois qui m’dis, « bonjour » J’m’en fous, j’m’en fous. »

Chloé arrive chez Carmen étonnamment sereine. La discussion avec Nina sur le trajet l’a beaucoup rassurée. Pour une fois, elle ne s’est pas sentie à côté de la plaque. Elle était spontanée. Malheureusement cette quiétude est de courte durée. Elle ne sait pas ce qu’elle pense de l’histoire de Raph, Garance et du LSD. Raph aussi était drogué. À la limite, on peut dire qu’ils ont fait la connerie de faire du sexe sous produits. Mais elle se demande pourquoi il n’y aurait que Garance qui n’a pas consenti. Raph aussi. Chloé se contente d’écouter parce qu’elle a peur de sortir des dingueries. Elle ne connaît pas bien les théories féministes. Elle craint qu’une subtilité lui ait échappé. Et puis, elle n’a pas d’avis tranché. De toute façon, elle se sent si bien avec les Soeurcières qu’elle serait prête à tout défendre pour se faire aimer. D’autant qu’elle est un peu décalée. Elle, n’a jamais couché, elle n’a jamais fumé, elle n’a jamais séché…

-Chloé, tu m’aides à me préparer ? On a pris dix plombs à tout déménager parce qu’on a cru que la télé était cassée.

-La giga télé du salon ?

-Ouais, j’te dis pas l’angoisse.

-Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?

-Alors j’te fais Gaétan : « mais t’inquiète j’peux porter tout seul », moi j’étais en mode « t’es sûr ? Parce que c’est pas léger, on peut l’faire à deux ». « Non mais c’est rien, j’porte des haltères quinze fois plus lourdes, c’est rien ça ». La télé fait 130 pouces mais au calme t’sais. Bah écoute mon gars faut aller plus souvent à la salle, parce que là y a une marge de progrès.

-Wooooooh comment elle t’a remis à ta place.

- Sauvage.

-Mais t’exagères de ouf, j’l’ai pas fait tomber. C’est juste très volumineux. J’ai mal évalué comment la porter. C’est pas qu’c’était trop lourd.

-Mais même t’as voulu faire le mec et t’as failli casser la télé.

-C’est pas cassé non ? Hein, dis-moi : c’est pas cassé ? Bah voilà !

-Ouais mais frère moi j’me fait défoncer si la télé elle est cassée. Déjà j’ai dit que j’faisais un p’tit dîner donc si quand mes darons ils rentrent, c’est un chantier, là c’est cramé. Et j’pense t’as pas envie de rembourser les 8000 balles que ça a coûté.

Chloé est heureuse mais aussi paniquée. Carmen est une meuf très stylée. Elle a des goûts affirmés que Chloé n’est pas sûre de partager. Comment dès lors prodiguer des conseils adaptés ?

-Tu crois que j’mets des paillettes en plus ? J’ai peur qu’ça fasse trop.

-Non je trouve ça superbe. Ça va super bien avec ta jupe, ça rappelle le doré. Et ça met en valeur tes yeux.

-Ouais j’avoue c’est trop beau. Sur Mikayala j’adore. Genre son dernier post sur TikTok c’est un délire. Tu la suis ?

Tourbillon dans l’esprit de Chloé. Elle n’arrive pas savoir à quel point c’est chaud de dire qu’elle n’a aucune idée de qui c’est. Y a Mika dedans mais ça a l’air d’être une meuf. Une chanteuse ? Une influenceuse ? En même temps, elle est tellement perdue que ce serait risqué de mentir. Elle peut sortir des énormités et s’en mordre les doigts après. Elle préfère être dans l’authenticité. S’enfoncer dans des mensonges c’est vraiment pas sa tasse de thé. À tous les coup on finit par s’emmêler entre ce qu’on a raconté et la vérité.

-Euh non…

-Meuf faut trop qu’tu la suives, attends j’te montre. T’as vu ? Attends sur celle-là c’est dans les violets. Mais elle en a une c’est la même couleur que moi. J’avoue j’l’ai copiée. Mais c’est beau quand même non ?

-Ouais grave ! C’est trop beau. En plus tu l’as acheté exprès ce serait un peu con de pas t’en servir non ?

-J’sais pas si j’me dégonfle…Rahhh j’hésite.

-Vraiment j’t’assure si t’aimes bien fais le. C’est ta soirée, faut que tu t’habilles et que tu t’maquilles comme tu veux.

-Ouais j’avoue, t’as raison. Mais tu crois qu’les autres ils vont pas bitcher ?

-Bah franchement je vois pas pourquoi…

-En mode « Carmen fait sa star »

-Bah et alors même si tu faisais ta star je vois pas où est le problème. Et puis même on s’en fout ! Si t’aimes c’est le plus important.

-Bon vas-y j’me chauffe. T’as raison meuf, t’as trop raison. J’aimerais trop être comme toi. T’as pas peur du regard des autres. T’es juste toi. Bon go alors, c’est parti. Tu m’le fais ?

-Tu veux que ce soit assez léger ou plutôt marqué ?

-J’veux qu’ça s’voit mais pas non plus que ça fasse pot d’peinture.

-Ok. Dis moi si ça te va comme ça ? Sinon je peux rectifier.

-C’est parfait ! Vraiment merci beaucoup.

- Ouais c’est superbe, t’as des yeux magnifiques.

- Ouais j’avoue c’est stylé ! T’as bien fait d’me pousser. J’aurais trop regretté. Viens j’te fais un câlin, j’t’adore meuf.

Chloé est rassurée, apparemment ses conseils étaient adaptés. Par contre pour le câlin, elle est un peu crispée. Les contacts physiques l’ont toujours perturbée. Ce n’est pas qu’elle n’aime pas mais simplement elle ne sait pas trop comment se comporter. Elle a l’air toute engoncée. Elle est gauche et ses mouvements sont robotiques. Carmen est si à l’aise. Elle lui caresse les cheveux et passe sa main sur son bras. Chloé tente de copier en lui tapotant dans le dos. C’est ridicule. Et pas très chaleureux. Elle espère que Carmen ne va pas le remarquer. Elle ne veut pas donner l’impression de ne pas apprécier. Ou de la tenir à distance. Elle a envie de cette proximité. C’est un chat apeuré qui a envie d’être apprivoisé. Pour ce qui est de s’assumer, il semblerait que Carmen n’ait pas bien capté. Son col roulé, son écoute raisonnée des histoires de choppe en soirée auxquelles jamais elle n’a participé, ce n’est pas un signe de maturité. Seulement l’angoisse d’exister.

Il faut absolument qu’elle se débarrasse de ce rhum-coca que Joseph lui a filé. Discrètement, personne ne sait qu’elle ne boit jamais si elle a mangé. Et là elle était trop affamée. En plus, si Gaspard voulait l’embrasser, il ne faut pas empester. Chloé verse doucement le contenu de son gobelet dans la cuvette puis sort comme si de rien n’était. Ni vu ni connu.

-Coucou, je te cherchais. Tu passes une bonne soirée ?

-Oui, super ! Et toi ?

-Ouais c’est grave cool. Tu veux que j’te passe le livre ? Avant qu’j’oublie.

-Oui ! Merci beaucoup vraiment, j’avais super envie de lire d’autres Fitzgerald en plus. Ça tombe bien.

Mince, elle espère qu’elle a bien prononcé.

-Suis-moi, je l’ai mis dans la poche de mon manteau. Tu me diras ce que t’en as pensé. Moi c’est l’idée de cette chute qui est présente dès le début que j’ai trouvée incroyable. On sent que c’est une quête qui est perdue d’avance. Cette nostalgie est très émouvante. Et les personnages sont à la fois détestables parce que si pathétiques et en même temps leur médiocrité produit une forme de fascination.

Décidément, Gaspard est vraiment très intelligent. Chloé a l’impression d’être stupide. Elle a fait illusion parce qu’elle est scolaire et organisée. Mais ses dissertations sont plates, elle le sait. Les 18, elle ne les doit qu’aux théories qu’elle a scrupuleusement apprises et recrachées, en prenant soin de les articuler avec rigidité. Elle a le sentiment de tous les rouler dans la farine. Mais en réalité ce n’est que du vent, on va finir par la démasquer. Elle a le cœur qui bat si fort qu’elle commence légèrement à trembler. Elle aimerait partager quelque chose elle aussi, mais elle a honte de ses intérêts. Des trucs de p’tites meufs qu’il va probablement dénigrer. Il est poli, il ne le dira pas. Il le pensera et elle devinera sa surprise et son mépris en regardant sa pupille. Elle ne va très certainement pas lui conseiller les romans de Sally Rooney qu’elle a pourtant réellement adorés. Le silence commence à s’éterniser. Il faut mettre le turbo. Allez Chloé, improvise. Dis quelque chose. Elle n’a pas le temps de trouver. Gaspard est moins empoté.

-Au Centre Pompidou, y a une expo de Paul Klee en ce moment, ça te dirait d’y aller ?

-Oui ! Euh… J’aime beaucoup l’art moderne et le cubisme en plus.

-Génial, dimanche tu serais dispo par exemple ?

-Euh…Oui. Toi aussi ?

-Absolument, j’suis trop content, ça va être très cool. Après je t’emmènerai à l’Éclair de génie. C’est une pâtisserie rue Pavée.

Chloé pense qu’elle a peut-être été trop distante avec Gaspard. Il n’a pas tellement l’air d’avoir envie d’elle. En même temps, elle-même ne se voit ni comme objet ni comme sujet sexuel. Ça doit pas aider. Bon, dimanche elle essaiera d’être un peu moins coincée. À moins qu’il soit gay ?

-Tu sais qu’Nina est enfermée dans la chambre avec Joseph ? Éloïse a regardé par le trou de la serrure, apparemment elle l’a sucé. Mais pas que. Ils étaient pas discrets.

-(rires). Je savais pas qu’il l’intéressait. Elle m’en avait pas du tout parlé.

-Mais c’est clair, c’est chelou. Après c’était p’t’être un truc de soirée. Genre ils étaient bourrés et ils se sont chauffés. Elle nous racont’ra demain. D’ailleurs t’es toujours ok pour le brunch aux Marroniers demain ?

-Euh j’ai un déj de famille mais c’est tôt, donc j’serais là mais j’aurais déjà mangé, je prendrai juste un thé.

Il est 2h passé, Chloé va rentrer. Elle pense à dimanche, elle est gaie. Le petit bémol ce sont les éclairs à la framboise pralinés que Gaspard a mentionnés : elle s’en serait bien passé. Il faudra s’arranger pour ne pas déjeuner. Peut-être qu’elle pourra dire à sa mère qu’elle va chez Nina et, en attendant, aller au café travailler. Elle recompte rapidement, 200 pour les wasa, 3 fois 100 pour les pommes... Aujourd’hui, 1200 et encore, c’est large. Elle est partie sur 100 pour les crudités. Son Uber est arrivé. Elle monte dans l’ascenseur et met ses écouteurs avec un sourire satisfait.

« Isolée de tout, des tables de famille, des rendez-vous joyeux que je voulais pas subir. J'avais peur de montrer aux autres que je ne sais pas me nourrir. Mieux vaut se laisser mourir ? »