Clarisse
-Papa est de garde ce soir, il va rentrer tard. Il a dit qu’on pouvait commander des sushis si on voulait.
-Moi j’ai une soirée ce soir, j’suis pas là. Mais propose à Vénus, elle a bac blanc demain donc elle sort pas. Maman est au yoga ?
-Ouais. Et après elle dîne avec Ariane et Louise. Ariane divorce apparemment, elle va pas bien.
-Oh mince… J’espère qu’elle va pas rechuter. Ça allait faire cinq ans qu’elle a pas consommé maman m’a dit. C’est ouf quand même. Bref…Y a Clem’ qui vient ce soir ?
-Ouais, il arrive là. Il s’est fait tatouer une énorme araignée, regarde. Il a douillé.
-Montre ! J’avoue c’est trop stylé. Moi j’aimerais bien faire la colombe là, il est bien son tatoueur ?
-Ouais c’est un pro. J’lui demande son num et j’te l’file. Et moi j’voulais m’faire une rose aussi, on y va ensemble s’tu veux.
-Chaude ! Tu veux le faire où ?
-À l’intérieur du bras. Faut pas qu’se soit trop visible parce que j’pense que chez BCG ils vont pas kiffer. Et toi ?
-Mdr. Sur la nuque. Comme ça ça s’voit si je m’attache les cheveux mais sinon ça s’voit pas.
-Ah ouais j’avoue, c’est trop beau.
-Tu peux m’prêter ta robe grise ?
-Laquelle ? La Zadig ?
-Non celle qui a le dos nu et qui est échancrée.
-Ah oui celle qui fait chaudasse. Tu veux pécho ce soir toi non ?
-T’es chiante. Bon sérieux ? J’suis à la bourre là. Tu m’la prête du coup ?
-À une condition ! Avant on s’fait une choré.
-Pfff t’es la pire. Mais ok vas-y.
« On te dit souvent que t'es belle Mais ne deviens jamais superficielle Avant de te brûler les ailes Mets donc à l’abri toute ta cervelle »
Clarisse hésite. Elle ouvre le fil de la conversation :
« Tu connais ce son ?
Parapluie
Soso Maness
Le sang d’la veine »
« Bien sûr que je connais. Je te rappelle que c’est moi qui t’ai fait découvrir wesh »
« Gif d’un koala qui se met le doigt dans l’œil »
« Gif de Audrey Hepburn qui enlève ses lunettes « Mais tu te fous de ma gueule ? »
C’est elle qui a envoyé le dernier message. Cet après-midi à 15h08. Oh et puis merde, c’est trop con ces jeux pourris.
« Hey, vous passez me chercher à Place de Clichy pour aller chez Carmie ? »
Aussitôt elle regrette. Quelle forceuse. Trop tard, elle ne peut quand même pas retirer le message. Encore plus pathétique. Bon tant pis. En vrai, faut être spontanée. Pour se détendre, elle traîne sur les réseaux sociaux. Il a posté une story sur Instagram. Elle hésite à l’ouvrir. Il va voir qu’elle a vu. En même temps, une story c’est rien. Tout le monde regarde les storys de tout le monde. Elle ouvre. Elle la regarde trois fois d’affilée puis une quatrième en laissant son pouce sur l’écran pour éviter que l’image ne disparaisse. Il est beau. Il boit une bière avec Ethan, leur dealer attitré. Ok, il est occupé. Et il n’est pas avec une meuf. Elle est rassurée.
« Pouce »
Elle sourit. Elle s’est encore montée la tête toute seule. Ça ne s’arrêtera jamais.
« Rdv 20h ? »
« On passe prendre Jo d’abord, rdv métro à 15. »
« Ok à toute »
Quand elle arrive, Clarisse est déchirée. Le bédo de Gaby était bien chargé. Carmen parle avec Lucile et Lola, ses deux meilleures potes du lycée. Lucile et Lola sont aussi à la fac, l’une en histoire, l’autre en anglais. Elle connaît mieux Lucile parce qu’elles gèrent à deux le budget des Soeucières depuis début janvier. Dans un élan d’affection, elle la prend par la taille pour la saluer.
-Salut ma belle. On était en train d’parler de Raph, c’est le nouveau crush de Lola. Depuis qu’elle l’a vu au concert avec ses darons, elle est québlo.
-Oh non Lol ! Raph il est pas safe, vraiment pas validé.
- Non mais en même temps Garance elle fait n’imp’. Elle a couché avec la moitié des gars d’la promo.
-Et alors ? C’est pas la question. Elle fait c’qu’elle veut. Justement là le problème c’est qu’elle pouvait pas faire c’qu’elle voulait. Vu qu’elle était pas consciente.
-Bien sûr elle fait ce qu’elle veut. J’dis juste qu’elle est ouverte, ce qui est trop bien, j’adore les meufs comme ça. Mais j’pense qu’ça l’a pas dérangé.
-C’est problématique à tellement d’niveaux c’que tu dis.
Clarisse cherche Gabriel. Elle ne l’a pas vu de la soirée. « Juste un sms. Sans lui, j’ai essayé ». C’est sa chanson ! Les Soeurcières lui ont dédié quand elle était au fond du trou janvier dernier. Le jour où Julien l’a quittée, après des mois à la fuir et à la rappeler. Quand Céleste a vu sa sœur enfermée dans le noir à 15h. Couchée avec des cadavres de mouchoirs qui jonchaient le parquet. Elle a tout de suite deviné. Céleste les a immédiatement appelées. Elles ont débarqué avec des nounours en chocolat, du Nutella et des glaces goût Stracciatella. Après avoir dévoré l’intégralité, avec les yeux tout gonflés, Clarisse a d’abord tout ré-analysé. Le verdict est tombé. « Mec toxique ». « Vieux keum ». « Tocard ». « Boloss duper ». Les filles n’ont pas été tendres. Il faut dire qu’elles ne l’avaient jamais senti. Un mec qui refuse de rencontrer les copines c’est jamais bon signe. Clairement il n’était pas prêt à s’engager mais il ne voulait pas la lâcher. Nina avait dit « Le mec veut le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière et bah il va l’avoir dans l’cul. Et il va en chier des rondelles de chapeaux ». Elles ont toutes rigolé. Ensuite, elles ont fait soirée karaoké. Avec « juste un sms » Clarisse a gagné. Bref, cette chanson, elle ne peut pas la louper. Elle file sur la piste de danse s’époumoner.
« C’est toi qui m’as dit que t’avais du temps Que sans moi, tu pouvais aller nulle part Mais au final je crois qu’au final tu mentais Évidemment, j’t’ai écouté J’peux pas faire semblant De lier les faits, en vrai, j’suis dedans Quand j’entends ta voie, j’avoue je fonds C’est peut-être ça le problème »
Nina est déjà déchaînée, elle a enlevé son chemisier. Cette meuf la fait délirer. Corps à corps, elles commencent à se déhancher. Elle vient d’apercevoir Gabriel posé sur le côté en train de rouler. Il l’a regarde. Elle le sait. Nina est tout près, alors elle prend sa tête et lui roule une pelle. Gabriel, elle le connaît, ça va l’exciter. « Vous êtes en bombes les filles ce soir ». Quel gros lourd. Nina ne l’a pas supporté. Elle l’a insulté et elle est partie fumer.
-Waw il est chargé ! Ça arrache. Jo a encore vidé la bouteille de vodka. Faut l’surveiller.
-Tu veux goûter le mien ?
-C’est quoi ?
-Cosmo.
-Trop girly pour moi sorry.
-Tu m’fatigues déjà. Deux minutes que j’te parle et j’suis d’jà saoulée.
-Non j’te charrie. Mais c’est trop sucré. Ça m’donne envie d’gerber.
-Pfff fais pas genre, j’suis sûr qu’tu t’gaves de crocos en scred chez toi pendant qu’tu t’abruties devant Barbapapa.
-Bah quoi ? C’est la base les crocos. Ah mais pardon. Toi t’es plus sucette, à ce que j’ai cru comprendre.
-T’es trop con.
-Non mais moi j’critique pas. C’est un talent rare l’expertise en sucette.
-Mais t’es sérieux ? Tu sais que t’es relou ?
-Quoi ? Faut pas être gênée, assume tes skills.
Clarisse se lève, humiliée. Des insultes elle en connaît. Elle les a sur le bout de sa langue. Mais elles restent collées contre son palet. En même temps, à quoi elle s’attendait ? L’histoire de Garance avait fait le tour de Tolbiac. Tous les détails avaient circulé. Elle savait qu’il l’avait mal traitée. Elle pensait qu’avec elle ce serait différent. Il avait l’air plus attentionné. Enfin, elle avait espéré. Peut-être qu’elle s’était bercée d’illusions.
-Non attends, pars pas ! J’suis trop con, désolé. J’sais pas faire des compliments. Mais en vrai c’est parce que je suis impressionné. J’perds mes moyens, j’dis n’importe quoi. Excuse.
-T’impressionné par quoi ?
-Par toi.
-Mdr.
-C’est vrai. T’es très impressionnante.
-J’suis impressionnante de quoi ? Tu t’fous encore d’ma gueule ?
-Non vraiment pas. J’sais être sérieux quand il faut aussi.
-Tu sais exactement c’que tu veux faire, t’es la trésorière d’une asso trop stylée, ton avis est super important pour tes potes. J’sais pas, tu sais exactement qui t’es. Alors que moi j’suis duper honnêtement. J’ai aucune idée de c’qui m’intéresse.
Immédiatement, sa poitrine s’emplit de tendresse. Quand il est sérieux, Clarisse est amoureuse. Sa bouche, son regard… Elle est aimantée et ne peux plus bouger. Elle a envie de rester avec lui. De se blottir contre son torse. De lui murmurer dans le creux de l’oreille : « Je nage dans le brouillard, je n’ai aucune idée de ce que je veux faire de ma vie. Je me sens nulle. Toi aussi ? Viens créons notre propre bulle ». À la place, elle prend un air détaché.
-Ouais enfin c’est un projet, mais j’sais pas si j’vais y arriver.
-Mais bien sûr que si Sciences Po ils te voudront direct, et tu seras une journaliste ouf.
-Ouais…Pas sûr.
-Et même j’le disais maladroitement tout à l’heure. Mais t’es aussi hyper à l’aise avec ta sexualité c’est super rare. D’habitude les meufs elles sont plutôt un peu prudes, un peu gênées. Alors que toi pas du tout. Mais j’adore hein ! Change pas. On voit que t’aimes ça, que tu t’prends pas la tête. T’as un côté naturel j’sais pas. J’aime trop ta vibe.
Clarisse se sent soudainement très angoissée. Elle n’est pas certaine de savoir qui elle est, encore moins dans la sexualité. Elle ne pourra jamais lui dire que parfois elle n’a pas envie de crier, que si elle le fait c’est juste pour l’exciter. Elle ne pourra jamais lui dire que pendant les levrettes, elle remercie sa mère de l’avoir tannée pour qu’elle l’accompagne au yoga au lieu de traîner en jogging toute la journée les dimanches de lendemain de soirées. Au moins elle a appris à respirer. Et ça l’empêche de hurler quand il la replace à quatre pattes, mécontent qu’elle ait glissé. Seule solution pour préserver ses ovaires tout esquintés. Elle ne pourra jamais lui dire qu’elle n’a jamais eu d’orgasme dans sa vie, et encore moins avec lui. Elle ne pourra jamais lui dire que si elle paraît si libre c’est parce qu’elle joue bien la comédie et qu’elle a bien saisi ce qui plaît aux mecs au lit.
Clarisse dit : faut que j’aille faire pipi. Et elle déguerpit. Elle essaie de se faufiler pour rejoindre Chloé. Elle a besoin de lui raconter. Une main sur son épaule, une voix grave et calme : « Hello ». C’est Louis. Un des seuls mecs pas gays avec qui elle peut discuter sans flirter. Il y a quelque chose dans l’amour qu’il porte à Aglaé, sa copine depuis le lycée, d’assez fabuleux, à ses yeux. Par sa constance et sa fidélité, il incarne une douceur à laquelle Clarisse aime se frotter. Et puis Aglaé, elle l’a déjà rencontrée et elle aussi, elle l’a adorée. Avec eux, elle se sent en sécurité. Et ils partagent beaucoup d’intérêts. Clarisse oublie momentanément tous ses tourments. Gabriel et son indisponibilité, Gabriel et son immaturité, Gabriel et son goût pour les fessées. Gabriel c’est un bébé. Brusquement, la lassitude l’envahit. Elle est excédée par ces relations qui se résument presque à leur instabilité.
-Bah t’en fais une tête, ça a pas l’air d’aller Clarinette. Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu veux qu’on sorte deux minutes ?
-Non t’inquiète ça va. J’suis un peu fatiguée, j’te raconterai mais rien de grave. Et toi ça va ? Ça se passe bien vos répét’ ? J’ai trop hâte de venir vous écouter. Ça va être génial !
-Écoute, ça va ça va, on avance tranquillement, j’suis assez content. On commence à avoir un truc pas mal. Par contre c’est épuisant, le rythme est assez intense. Entre ça et les partiels, on va pas s’mentir, j’ai un emploi du temps chargé. Aglaé m’a filé des vitamines, elle m’a dit que ça renforçait les défenses immunitaires. J’suis un peu dubitatif mais bon j’ai commencé mardi, j’te dirai si ça fait des effets miraculeux.
-Vous répétez à quelle fréquence ?
-Quatre fois par semaine. Tout samedi, dimanche après-midi, mercredi soir et jeudi soir.
-Wooow c’est extrême.
-Non mais c’est juste pour les dernières semaines là. J’sais plus si j’t’avais dit mais y aura deux labels du coup y a quand même un gros enjeu.
-Ce serait ouf si vous étiez produits.
-De ouf. Surtout pour Adrien.
-C’est clair. Mais toi tu vas faire comment si ça décolle pour la fac ?
-J’sais pas j’ai pas encore réfléchi. Mais j’peux faire une licence à distance. Enfin bon ça s’rait l’rêve, j’préfère pas trop me projeter pour l’instant parce que ça reste assez peu probable.
-J’comprends. Et Aglaé elle va bien ? Ça la dérange pas trop les full week-end musique ?
-Ouais écoute ça va. Non pas du tout, pour elle aussi c’est le rush en c’moment, elle prépare les oraux là. Du coup elle bosse tout le week-end. Et sinon en temps normal, elle chante dans notre groupe tu sais ? C’est comme ça qu’on s’est rencontrés, je sais plus si je t’avais dit ?
-Ah non je savais pas du tout.
-Ouais l’été de la seconde ! Elle a changé de lycée parce que le sien avait pas ES et Pablo nous avait dit qu’il avait une pote qui chantait qui allait venir dans notre bahut. C’est comme ça que ça s’est fait. Elle est pas dans les projets cette année à cause du concours. Mais si elle l’a le plan c’est qu’elle revienne l’année pro.
-C’est trop bien ! Et c’est quand les épreuves ?
-J’crois qu’ça commence le 17 ou un truc comme ça.
-Mais ça va aller non ? Enfin elle avait cartonné aux exams écrits et ça joue non ?
-Oui en vrai j’pense que y a pas de souci à s’faire mais bon elle sera plus sereine quand ce sera passé, normal.
-Oui, évidemment. Je croise les doigts, elle serait une médecin incroyable.
-Merci t’es mignonne. Je lui dirai ça lui f’ra plaisir.
Clarisse regarde Louis. Elle pense qu’elle aimerait bien avoir sa vie, les mêmes soucis. Ne pas se préoccuper des garçons. Que ce serait bien un quotidien sans incertitudes amoureuses, sans prise de tête régulière qui la rend malheureuse, sans discussion interminable avec les potes pour trancher si oui ou non Gaby est intéressé ou s’il veut juste baiser, sans radoter les mêmes interprétations, les mêmes conclusions. Que ça lui dégagerait du temps ! Pour réviser, pour organiser des événements militants, pour rigoler, pour lire des romans. Elle tente de calculer le nombre d’heures qu’elle gaspille chaque jour à faire des plans sur la comète après l’avoir espionné sur Insta en cachette. Clarisse regarde Louis. Oui, définitivement elle aimerait bien avoir sa vie.
-Après le concert et les exams, on se fera une soirée ciné s’tu veux. Avec tout ça, j’y suis pas allée depuis début mai j’crois. Ça me manque trop. Toi t’as vu des trucs récemment ?
-Ouais j’ai vu pas mal de docu ces derniers temps. Celui de Christine Angot j’ai adoré. C’est fou de voir filmé en direct le déni de la famille. Et c’est un parcours qu’on voit pas souvent. Genre, d’habitude on voit plus la tristesse, la dépression, les troubles d’attachement et tout. Alors que là c’est grave centré sur la colère. Et sinon quoi d’autre ? Ah bah vous devriez aller voir Madame Hofmann de Lifshitz, c’est pour Aglaé ça : c’est sur une infirmière qui part à la retraite et qui est restée 40 ans dans un hôpital public à Marseille. C’était quoi toi le dernier film que t’avais vu en mai ?
- Hors Saison, tu sais le dernier film de Stéphane Brizé. Mon coup de cœur de l’année. C’est d’une subtilité sur les relations amoureuses, les souffrances, tu l’as vu ? Tu dervais. J’ai fini en beauté au moins, de quoi tenir deux mois sans ciné.
-Loulou, t’arrêtes de la monopoliser ?
-Oh salut mec, j’t’avais pas vu !
-J’vois ça, y en avait que pour Clarisse.
-(rires) T’inquiète mec, j’voulais aller voir qui c’est le DJ, j’vais faire du lobbying pour changer l’son, j’vous laisse.
Clarisse ne va pas mentir : elle est ravie que Gaby ait si envie de lui parler. Une vague d’enthousiasme se propage dans sa poitrine. Ça la fait frémir. Elle ne parvient même pas à réprimer un sourire. Sa respiration accélère. Elle pense : il m’aime. Et, en elle, cette idée sème la pagaille. C’est sa faille. De légers vertiges viennent la bercer. Et en même temps, elle lui en veut. Elle était bien avec Louis, à se projeter dans un avenir joyeux sans eux deux. Aucun moment de répit. À peine, elle commence à le chasser de son esprit qu’il surgit.
-Yo.
-Yo (rires). T’sais qu’on s’est parlé y a cinq minutes ?
-Bah j’t’attendais tu m’as dit que t’allais pisser.
-Mais t’es grave jaloux toi en fait ?
-Pas du tout. Mais j’étais piqué planté comme un con.
-Ah pardon, j’avais pas compris que tu m’attendais. Désolée !
-Non mais j’déconne. J’suis pas un jaloux moi.
-Ouais on dit ça on dit ça…
-T’sais pour moi l’exclusivité c’est un mensonge qu’on s’raconte pour dire qu’on est une bonne personne. Mais si les gens étaient honnêtes, jamais ça existerait.
-Comment ça ?
-Bah pour moi y a deux teams : ceux qui sont pas fidèles et qui assument (les couples libres, les poly, appelle ça comme tu veux) et ceux qui sont pas fidèles mais qui font crari. Moi je juge pas, parce que chacun gère son truc comme il veut, mais j’trouve ça plus honnête et moins prise de tête de pas faire genre.
-Tu penses qu’aucun couple n’est fidèle ?
-Non j’dis pas ça. C’est sûr y en a qui sont fidèles, mais ils s’privent. Genre y a des gens ils sont dans l’sacrifice toute leur vie, ils pensent le monde c’est fait pour souffrir. Moi j’vois pas l’intérêt de porter ma croix.
-(rires) Être fidèle c’est comme se crucifier ?
-Non mais regarde, tu vas pas m’dire que toi, même quand t’es avec un mec, ça t’arrive pas d’avoir envie d’autres mecs.
-Euh… bah j’sais pas.
-Genre moi tu sais très bien que j’ai envie d’toi. Je te le dis tout le temps, donc y a pas de doute. Mais ça m’empêche pas d’avoir envie d’autres meufs aussi.
-Au moins ça a le mérite d’être clair.
-Non mais j’veux dire imagine j’vais à une autre soirée, t’es pas là – ou même t’es là mais je e te parle pas – et y a une autre meuf que j’trouve stylée, bah j’peux avoir envie d’elle. J’peux même coucher avec elle mais ça n’a rien à voir. T’es pas d’accord ?
-Mmmh je sais pas trop. Je suis pas sûre que ça me fasse pareil... Enfin tu veux dire si tu couches avec elle dans le contexte de la soirée ? En mode t’es bourré ?
-Ouais ça c’est sûr. Mais même si j’ai une relation suivie avec elle. Mettons j’la revois après la soirée et que j’la vois plusieurs fois. Bah même ça, ça remettrait pas en cause la relation qu’on a nous.
-J’avoue que je suis un peu perdue là. Enfin du coup t’aurais deux fois le même type de relation. C’est au cas où une est pas dispo tu appelles l’autre ?
-Mais non. Une relation suivie ce serait quand même pas comme nous.
-C’est quoi une relation suivie alors ?
-Bah genre une meuf avec qui je couche plus de deux fois en plus d’une semaine.
-Spécifique comme définition. J’avais jamais entendu. J’savais pas que c’est un concept.
-Bah t’es pas d’accord ? Toi depuis le début de notre relation t’as jamais eu envie d’autres mecs ?
-Ah si. Si si. La semaine dernière à l’anniv de ma pote Paloma du lycée par exemple, j’ai bien matché avec Mathis. Mais j’pense que c’est pas aussi fréquent quoi. Genre c’est pas systématique, à chaque soirée.
-Non mais moi non plus, on dirait que je suis un sex addict.
-J’ai pas dit ça. J’essaie juste de comprendre.
-Mais tu vois, t’avais envie de lui ? Après t’as fantasmé sur lui ?
-Non pas vraiment, vu qu’on a couché ensemble direct à la soirée, après j’l’ai pas revu. C’était pas une relation suivie comme tu dis. Du coup j’ai oublié.
-Ah vous avez couché ensemble ?
-Ouais. Ça te dérange ?
-Non non pas du tout. J’suis surpris c’est tout. Mais ça m’fait plaisir.
-Cool.
-Ouais, c’est cool qu’on soit sur la même longueur d’onde.
-Ouais c’est sûr, imagine y en avait un qui voulait être en mode exclusif ça aurait le malaise.
-C’est clair. On a évité le pire. Surtout que j’voulais t’demander un truc. J’osais pas trop parce que j’avais peur de te blesser. Parfois les filles elles comprennent pas, elles jugent sans prendre de recul parce qu’elles sont blessées dans leur égo.
-Mais non tu m’connais ! J’t’ai déjà dit. Moi j’m’en fous.
-Bon…J’peux te dire du coup ?
-Mais crache le morceau putain Gaby, tu saoules.
-Tu vois qui c’est Zélie Delahousse ?
-La meuf du BDE ?
-Ouais, elle. J’l’ai rencontrée à un DJ set et on s’est un peu chauffés. Purement sexuel hein, j’aime pas du tout sa personnalité, mais ça t’dérange si fais des bails avec elle ?
-Non aucun souci, ça m’regarde pas.
-T’es sûre ?
-Vraiment, fais pas ton relou sinon j’vais penser qu’c’est toi qu’ça dérange.
« Meuf si on te demande, j’ai ken avec Mathis samedi dernier »
« Mathis Mathis ? »
« Yep »
« What ??? »
« T’expliquerai
Chui en soirée
Une galère avec Gaby »
« Oki
Mais ça va f? »
« Jsp… »
« Chui là si tu veux parler bb »
« Tendax chui chez Carmen
Y a masse de monde
Mais tqt c’est pas urgent
Demain t’es dispo ? »
« Yep appelle quand tu veux <3 »
Clarisse est fébrile. Elle a la nausée. Sans trop savoir pourquoi, cette discussion l’a perturbée. Assise sur les toilettes, elle prend son téléphone : « Gabriel Poirier » supprimé. Inspire quatre. Rétention poumons pleins. Expire quatre. Rétention poumons vides. Son souffle tranquillisé, elle se recoiffe, essuie son trait de crayon noir qui a coulé et sort. Elle est prête à affronter tous les monstres qui pourraient se présenter. Trois shots plus tard, elle a carrément oublié toutes ses contrariétés. Bzzzz. Dans sa poche, son portable vibre. « Tu veux dormir chez moi ce soir ? » Clarisse referme la conversation. Elle regarde devant elle, rie aux éclats et part dans la cuisine. Elle a faim. Elle aimerait bien trouver un petit truc à grignoter.