II — La soirée

Gaspard

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Assez de Fifa pour aujourd’hui. Gaspard éteint la télé. Il se sent vidé. Deux heures qu’il joue et il ne sait même pas s’il s’est amusé. Ça l’a occupé. Son frère vient de rentrer du lycée et s’est précipité sur son ordi pour gamer. Si son père le sait il va encore les incendier. Gaspard range les manettes, défroisse le canapé. Son père lui fait peur. Il ne peut pas le contrarier. Il va s’arranger pour s’éclipser avant son retour. Il ne le sait pas. Pourtant, il sait qu’il sait quand il faut esquiver le padre. Une soirée à quelques semaines des partiels n’est pas conseillée. Ça va le déconcentrer. Que des niaiseries d’adolescents pas finis. Des heures à s’enfiler des saloperies. Son père est jugeant et méprisant. Tous les gens sont des cons, sans exception. Il n’aucun ami. Il ne prévoit jamais de sortie. Pour lui les temps sont décadents. La faute aux femmes et aux émigrés qui viennent tout parasiter et empêchent les vrais hommes de travailler et de faire progresser la société. De toute façon, il a sacrifié tous ses projets pour s’occuper de sa mère toquée, véritable tyran qui exige de ses enfants qu’ils remplacent son amant. Il se déteste lui-même tellement qu’il n’a aucune confiance en ses fils. Ils ont ses gènes pourris, ils ne feront rien de bon dans la vie. Avec Gaspard il est ambivalent. Il se voit en lui et vit à travers lui ; mais il ne se reconnaît pas tout à fait et s’efforce de le tenir prisonnier. À la fois son seul espoir et sa plus grande menace. Tiraillé. Écartelé entre le désir de son épanouissement et de sa destruction. C’est un rival qui ne doit pas le dépasser. Académiquement et professionnellement, Gaspard doit être brillant pour contrebalancer sa carrière ratée. Dans le domaine de la sexualité en revanche, il est interdit à Gaspard de s’aventurer. Son père lui a insidieusement fait comprendre que ses désirs n’avaient pas lieu d’exister. Il est asexuel ou homosexuel. Auquel cas il n’y avait pas de souci, ce serait accepté sans difficulté. Au fil du temps, au plus profond de Gaspard, la honte s’est imprimée. Alors, Gaspard est maladroit, doux et craintif. Il doit compenser les déficits de masculinité que son paternel lui a légués. Une problématique imposée, un fardeau trop lourd à porter. Mais Gaspard a aussi hérité de la sensibilité et de la gentillesse de sa mère, une femme maintes fois attaquées et blessées que chaque coup à solidifiée.

-Bon bah j’ai foiré de DS de maths, c’était trop dur. Mais bon toute la classe a raté. C’est niveau prépa c’qu’il nous fait, c’est abusé.

- Mais c’est n’importe quoi ce prof. T’inquiète c’est pas du tout de ta faute. Moi c’était mille fois plus simple. J’aurais tellement raté à ta place. J’trouve qu’tu t’en sors super bien. Tu veux qu’je regarde le sujet et j’t’explique ?

-Là j’avoue j’ai grave la flemme. Mais c’week-end si t’es chaud j’suis motivé. -Ouais bien sûr, quand tu veux tu m’dis.

-Merci tu gères.

-Tu fais quelque chose ce soir ?

-Non j’vais juste chiller. On va faire plateau-sandwich et regarder la suite de Breaking Bad quand maman sera rentrée.

-Ok cool ! Tu m’raconteras. J’vais bientôt partir à ma soirée.

Gaspard est dans sa chambre. Il tourne un peu en rond. Il n’a jamais choisi ses vêtements donc il ne sait pas bien ce qui est stylé mais il a plusieurs tenues assorties donc il lui suffit de piocher. Aujourd’hui il aura un pantalon en toile et un polo bleu-ciel tout uni. De toute façon rien ne lui va. Il ne se trouve ni beau ni moche. Il n’y pense pas. En vérité, il se trouve trop efféminé. Mais ça fait longtemps qu’il a enterré cette pensée. Et ce n’est pas demain qu’il envisage de l’exhumer. Il est plutôt excité à l’idée de la soirée parce qu’il va voir Chloé. Ça fait des mois que cette perspective rythme ses journées et lui donne envie, le matin, de se lever. Sorti du lit, il n’a jamais eu autant d’énergie. Il a hâte de partir à la fac, de peut-être la croiser entre deux TD, de pouvoir lui parler. Le soir quand il rentre, il ne sait pas ce qu’il fait. Il vit dans ses pensées. Dans sa tête, c’est déjà déjà le lendemain. C’est plus sain car, chez lui, il ne ressent rien. Zéro émotion. Aucune perturbation. C’est neutre. Ce n’est pas la vie. Comme une salle d’attente dans laquelle on patiente sagement que ce soit notre tour. Heureusement, c’est vite la nuit et bientôt l’heure de repartir. Il fait l’ouverture et la fermeture de la BU. Quand elle n’a pas cours il est sûr de l’y trouver. C’est bizarre, la séduction, avant, ça le terrifiait. Il est surpris de vouloir la draguer. Mais depuis janvier il y a un truc qui s’est débloqué. Petit, le truc. Parce qu’il n’est pas non plus super décontracté. Simplement, il n’est plus paralysé. Peut-être qu’il se sent moins décalé qu’au lycée. Dans la promo, il a vite trouvé des bons potes avec lesquels délirer. Les affinités sont nées au futsall et se sont ensuite amplifiées. Quand il réfléchit il se dit qu’en vrai il ne se sent pas tellement plus rassuré pour draguer. C’est juste avec Chloé. Parce qu’elle paraît moins normée. Il a l’impression de pouvoir être un peu plus spontané, moins contraint par le rôle attendu et les comportements exigés. Elle dégage aussi une vulnérabilité qui lui donne envie de la sauver. Gaspard a toujours été romantique. L’imaginaire des chevaliers le fait rêver depuis qu’il est tout petit. Il aimerait bien l’inviter à dîner. Gaspard est si loyal qu’il n’a aucun doute sur sa fidélité. Il veut s’engager. Être toujours là pour Chloé. Il prend la tune et se dépêche de rejoindre Gaby chez Dédé. Ce n’est pas un gros fumeur de weed. Avant cette année il n’avait jamais testé. Mais le marché de la drogue l’a toujours fasciné. Dans le cours de madame Dubreuil, il a lu En quête de respect et pour fêter son 19, Jo et Gaby l’ont fait fumer. Depuis il aime bien tirer quelques taffes en soirée. Avant, il buvait jusqu’à être bourré mais le mal de crâne et la déprime du lendemain ont fini par le déchauffer.

Gaby, avec Garance, il a déconné. C’est ce que Gaspard a tout de suite pensé. Gabriel le sait. Gaspard ne connaissait pas tellement Garance au moment où ça s’est passé. C’est après que, tous les deux, ils se sont rapprochés. Précisément parce que le chagrin de Garance l’a touché. C’est une fille bien. Un peu paumée. Qui a tendance à se dévaloriser. Et qui enchaîne les mecs pour compenser. Mais elle a de vrais intérêts. Aux pauses café, ils discutent ensemble de socialisation politique. Elle se passionne pour la genèse des idéologies. Pourquoi les gens pensent-ils ce qu’ils pensent ? Pourquoi est-elle de gauche alors que ses parents sont de droite ? Comment est-on influencé ? À cause de Gaby, elle est brisée. Et même si c’est son pote, il n’approuve pas comment il s’est comporté. Gaspard est d’avis qu’avec les meufs c’est un connard. Avec Clarisse toutefois, ça pourrait changer. Gaby est plus attaché. Peut-être parce qu’il est impressionné ? Pour une fois, il n’a pas l’option de la mépriser pour se protéger.

À la soirée, Gaspard s’est improvisé DJ. Il s’est tellement éclaté qu’il n’a pas vu le temps passer. Mais il veut absolument parler à Chloé. Flashing lights et il cède sa place à qui voudra tester. Au pire, si personne n’est motivé, il lancera sa playlist soirée. Il vient de l’apercevoir et il ne veut pas la louper.

Gaspard est fier de lui. Date dimanche pour voir Paul Klee. Il a déjà une idée d’où il va l’emmener pour déguster les éclairs achetés rue Pavée. Le parc des roses près de la rue de Sévigné sera parfait. Ombragé, calme, ils pourront tranquillement discuter. Il amènera son enceinte aussi, et quelques livres si elle veut bouquiner. Avant, il faudra faire quelques recherches sur Paul Klee. Il ne va jamais au musée et il a peur de ne pas savoir quelles attitudes adopter. Avoir quelques informations à glisser ça peut aider.

Nina sort de la piste de danse, épuisée. Mais il n’y a pas que ça, il la sent contrariée.

-Tu passes une bonne soirée ?

- Ça va, merci.

- T’es sûre ? T’as pas l’air dans ton assiette. T’es pas du tout obligée de répondre, mais si tu veux parler hésite pas en tous cas. Je suis là. Bon allez j’arrête de faire le relou, désolé…

-C’est gentil. T’es pas du tout relou. J’me sens pas super bien c’est vrai. J’aimerais bien prendre un peu l’air. J’vais descendre griller une clope, tu m’accompagnes ?

Ils se faufilent jusqu’à la porte et descendent dans le silence les escaliers. L’atmosphère est tendue. Pas tendue, plombée. Mais bizarrement, Gaspard est très à l’aise. Le rôle de confident c’est sa spécialité. Il sait qu’il ne faut pas la brusquer. Alors il ne parle pas. Il attend calmement à ses côtés.

-Il m’est arrivé un truc chelou ce soir. Si j'te dis tu m'promets que ça reste entre nous ? J'ai pas envie que tout l’monde en parle et que ça fasse comme quand Garance a pleuré et que t’as toute la promo qui s’est mise à parler dans son dos en mode on est discrets alors que pas du tout, c’était archi cramé.

- Promis. Tu peux compter sur moi.

-Bon...putain j’sais pas si j’peux l’dire. J’ai trop honte. Tu m’juges pas hein ?

-Bien sûr que non Nina !

-Bon… J'ai couché avec Joseph. Je sais même pas pourquoi j'ai fait ça. J'ai eu une sorte de bad trip et il avait l’air dans ses pensées. ‘Fin tu connais Jo, il avait l’air un peu ahuri, perdu dans ses rêveries. J’sais pas pourquoi ça m’a viteuf attendrie…et puis j’sais pas c’est con, mais j’sentais qu’il pourrait m’comprendre, comprendre le bad mood j’veux dire. Parce que tu vois les filles j’les adore mais Carmen et Garance j’suis pas sûre qu’elles comprennent trop. Et c’est normal, j’leur en veux pas du tout, j’pense qu’elles ont pas ça. J’sais pas autour de moi tout l’monde rigolait, dansait et moi j’étais juste down. Sans raison. Bon bref, du coup j’vois Jo et j’vais lui parler. Et j’avoue j’ai flirté. Mais en vrai c’était pas prémédité. Je flirtais mais je voulais même pas flirter. C’est comme si j’savais pas comment l’aborder autrement. J’faisais pas exprès et ça sonnait comme du flirt. Et après quand j’ai commencé bah j’pouvais pas vraiment reculer. J’voulais juste parler mais bref ça s'est fait.

- Tu regrettes ?

-Ça a pas d’sens…Mais c’est même pas ça en fait. C’est plus que regretter, j'me sens fébrile. Enfin pas fébrile mais genre sonnée, c’est comme si j’vivais dans une autre réalité. Ça m'a jamais fait ça. J'me sens triste et vide à la fois. Horrible.

- Mais tu voulais coucher avec lui au début ?

- C'est plutôt moi qui ai initié le bail donc bon…. J’étais motivée au début. Je crois. Mais après y a un truc qui a changé. J'sais pas j'ai pas compris c' qui s'passait.

-T’as pas kiffé ?

-Ouais non pas trop. C’était pas dingue…P’t’être que c’est ça. Mais en même temps…J’vais t’dire un autre secret tant qu’on y est. Mdr j’te déballe ma vie. Extrême. Tu dois t’dire mais c’est quoi cette meuf désespérée… Mais j’avais jamais couché. Euh…C’était ma première fois ce soir. Voilà.

-Sérieux ? J’aurais jamais pensé. Enfin j’te juge pas hein ! J’suis surpris c’est tout. Mais du coup tout s’explique…Joseph c’est pas le mec le plus expérimenté. Il est super réservé, et il sait pas trop draguer. Donc j’pense soit il était puceau soit il l’a déjà fait avec une meuf méga entreprenante qui a tout fait. Donc normal que t’aies pas trop aimé. J’pense qu’il s’y est pris comme un pied. Il t’as fait un cunni au moins ?

-Euh non mais après ça m’a pas dérangé ça…J’crois pas qu’j’voulais qu’il m’en fasse un.

-Et toi tu l’as sucé ?

-Euh…Bah euh ouais. Ouais j’l’ai sucé.

- Putain le macho ! Pas cool. Mais c’est c’que j’pensais. C’était pas ouf parce qu’il s’est pas bien occupé d’toi. T’inquiète pas, ça arrive. Mais la prochaine fois t’auras des partenaires plus doués. C'était pas une bonne expérience. Vous étiez bourrés en plus donc j'pense que forcément ça a pas aidé. Mais te prends pas la tête. C'était un truc impulsif, un truc de soirée. Chill. On fait tous des conneries. C'est normal de regretter. Mais vraiment j’te promet c’est rien.

Gaspard est féministe. Il ne se dit pas féministe. Il ne connaît pas en détail les théories. Mais il est fondamentalement en faveur de tout ce qui peut améliorer la situation des femmes. Ce n’est pas vraiment une conviction politique. Il n’a jamais réfléchi à la question des inégalités d’un point de vue philosophique. En revanche, il ne supporte pas l’injustice. Sans savoir pourquoi, il défend bec et ongle les plus faibles. Systématiquement. Être en position défavorable dans un rapport de force suffit à attirer sa sympathie et sa dévotion. Son féminisme procède plutôt un besoin viscéral de protéger sa mère. Maltraitée par son père. Dénigrée. Infériorisée. Violentée.

-Essaie de profiter.

-Ouais t'as sans doute raison.

-Reste pas québlo. C’est comme une mauvaise cuite. C'est cool de boire 90% du temps mais t’as 10% des cas où c'est pas aussi démentiel qu'espéré parce que t’étais plus fatiguée que d’habitude, parce que l’alcool était d’moins bonne qualité. Pour y ou y raison tu finis la tête dans l'cul. Ou pire dans l'évier. Bah pour le sexe c’est un peu pareil. On r’monte ? J'vais t’mettre un son qui t'mettre bien. Ça va t’changer les idées tu vas voir.

« Jolie nana recherche joli djo Comment on fait, j'suis pas très mytho Moi j'ai le truc, je sens les pipeaux »

-Mec la prochaine tu mets Freed from Desire ?

- C’est d’la daube ça.

-Allez fais pas le relou. J’ai besoin d’m’ambiancer après ce vieux connard là.

-Bon allez okok mais c’est que parce que c’est ta soirée. J’prends pas la responsabilité.

-Arrête de faire le mec qui s’y connaît wesh.

-Mec mec mec !!! Après Moulaga obligé.

-Vous forcez. C’est claqué au sol.

Ça le fait rire Gaspard, ces sons qui rendent ses potes euphoriques. Lui c’est pas vraiment son style de musique. Mais ça lui fait plaisir de faire plaisir. Satisfaire les autres c’est sa ligne de vie. Alors en plus quand il voit Chloé se déhancher et sautiller ça le réjouit.