Garance
La saison 3 est terminée. Garance ferme Netflix. Il est 19h. Si elle veut y aller, il ne va pas falloir traîner. L’enchaînement de tous ces épisodes de série l’a un peu abrutie. Elle a l’impression de nager dans une autre réalité. Mais à peine les personnages disparus, Garance sent de nouveau sa gorge se serrer. Le retour dans la vraie vie lui fait l’effet d’une gifle. Clouée sur son lit. Ses jambes sont toutes engourdies, sa tête alourdie. Elle est comme paralysée. Une flemme immense l’engloutit. Elle se rapatrie sur son iPhone dernier cri. Elle ouvre Hinge et regarde quelques profils défiler. Thimothée, 24 ans, école d’ingénieur, aime la cuisine, les voyages et tester de nouvelles choses. Son plus grand rêve sauter en parachute et faire le tour du monde. Sur sa première photo, il fume de la weed, sur la deuxième il fait une randonnée, sur la troisième, une bière à la main, des lunettes de soleil sur le nez il regarde l’appareil avec un immense sourire aux lèvres. Il est plutôt BG. Il a mis un vocal, elle se chauffe à l’écouter. Ouch sa voix est trop cringe, swip left sans plus tarder. Oscar, 26 ans, développeur web. Pour le premier date, il propose un rendez-vous chez une thérapeute de couple. Ça la fait rigoler. En plus il est mignon et il aime aller au ciné. Elle en like trois autres : Léo, 28 ans, consultant, parce qu’il aime les sushis, Mathieu, 23 ans, étudiant en droit, parce que sur une photo il a un tee-shirt Snoopy et Antoine, 25 ans, data scientist parce que jamais deux sans trois. Elle répond à deux messages de mecs qui lui propose des cafés et se lève pour se maquiller. Pour s’énergiser, elle lance sa playlist préférée.
« J'veux pas qu'le temps passe Je sens que j't'oublie un peu Bientôt y aura plus une trace De c'qu'on était tous les deux Souvent j'ai fait des blackouts, trop alcoolisée J'ai fait couler des larmes, et ça, j'préfère oublier Mais là j'ai pas décidé, depuis que tu m'as quittée J'ai peur de tout oublier, d'oublier qu'on s'est aimés »
Elle a les larmes aux yeux. Face au miroir, elle se demande si c’est à cause de son nez que Gabriel l’a ghostée. Elle ne comprend pas ce qu’elle a mal fait. Elle a pourtant tout accepté. Elle avait l’impression d’être plus conciliante. C’est vrai que pour l’éjaculation faciale, elle a un peu hésité mais pas très longtemps. Et elle n’a pas protesté quand il l’a sodomisée. Elle pensait qu’avec elle il s’éclatait. Elle ouvre son armoire. Avec son débardeur doré, le pantalon noir serré serait bien assorti. Mais elle laisse tomber. Il lui fait des bourrelets et puis ce pantalon porte malheur. C’est celui qu’elle portait le jour où, avec Gabriel, tout a dérapé. Il était ravi du cadeau coquin qu’elle lui avait apporté. Pour la remercier il lui avait dit qu’il était chanceux de l’avoir. Ce à quoi il avait ajouté qu’il fallait qu’il en profite avant de s’ennuyer quand il serait maqué. Ça l’a terriblement vexée. Certes, il n’y avait pas d’étiquette. Il y avait bien mieux. Une nébuleuse de qualificatifs. « Plan cul », « Sex friend », « truc chill », « Pas de prise de tête ». Leur relation évoluait dans le flou et aucun des deux n’en parlait jamais. Le caractère brumeux de l’arrangement permettait à chacun d’y voir ce qui l’arrangeait. Lui, un CDD sans projection, sans engagement, sans attachement, un amusement. Elle, un couple avec des aspirations, des émotions, peut-être une passion. La petite phrase prononcée à la légère avait accéléré l’inévitable chocs des projets. L’humour avait viré à la discussions lourde.
Garance, arrête de ressasser. Ce face-à-face est bien gravé dans ta mémoire, tu ne risques pas de l’oublier. À force, ça donne le tournis. Garance secoue la tête pour se réveiller. Elle repense à Nina. Bouffée de joie. Elle en marre de se morfondre. Elle ne va pas attendre que son énergie s’effondre.
« Parfois le soir, je me sens seule. J'me sens enfermée dans ma chambre. J'regarde nos sextapes sans me cacher. Et j'fais du sale à l'oreiller. Et j'fais des tours sur Instagram. Ça me sert à muscler mes pouces »
Exactement ce qu’elle fuit. C’est parti. Sinon elle va devenir une vieille croûte racornie.
-Théo, je vais y aller. Mais maman va bientôt rentrer. Je lance des pâtes, y a le minuteur mais tu pourras les égoutter ?
-Tu vas où ?
-À une soirée. Dis, tu m’as entendu pour les pâtes ?
-Ouais ouais t’inquiète je les sortirai. C’est quoi comme pâtes ?
-À ton avis ? Des trofie.
-Oh non j’les aime pas trop celles-là.
-Mais j’rigole j’t’ai fait des spaghettis, j’te connais.
-C’est vrai ?
-Bah oui. Va vérifier si tu m’crois pas.
-T’es la meilleure des grandes sœurs Gaga !
-Arrête. Je déteste quand tu m’appelles comme ça.
-T’es trop belle !
-C’est ça, rattrape-toi avant que j’garde toutes les pâtes pour moi.
-Non c’est vrai ! C’est chez qui ta soirée ?
-Carmen, une fille de ma promo mais tu la connais pas.
-Y aura Gabriel ?
-Yes malheureusement mais je vais pas lui parler. Tu m’diras ça risque pas puisqu’il m’ignore royalement.
-Je le déteste !!! Quand je serai plus grand et que j’aurai plus de muscles j’irai le frapper.
-N’importe quoi toi. Mais t’es trop chou. Merci mon Théo.
-Tu m’fais un bisou avant de partir ?
-Oh Théo il veut un gros câlinou. Tu m’baves pas dessus hein ?
-Si j’vais t’faire plein de bisous baveux.
Garance espère qu’elle va passer une bonne soirée. Déjà s’il n’y a pas de ragots à son sujet ce sera un succès.
-Tiens, j’ai ramené des bières mais elles sont pas très fraîches, y a la place dans ton frigo ? Et sinon j’ai les softs que tu m’as demandés.
-Tu gères ! Cimer. Attends, file-moi tes affaires, j’vais les mettre dans la chambre de ma soeur, interdiction d’entrer après sinon je vais m’faire défoncer.
« D'habitude j'ai beaucoup d'fierté. Mais là j'suis un peu bouleversé. J'ai l'cœur fissuré sous l'jersey. Chaque fois qu'je repense à tout c'merdier. J'ai plus d'larmes, j'les ai d'jà toutes versées. Plein d'souvenirs, ça m'fait serré »
Gloups, Garance a besoin d’un verre. Elle se sert un rhum coco et le boit cul sec, histoire de pas rabâcher encore et toujours les mêmes pensées. Un deuxième. Maintenant, elle va un peu se calmer, histoire de pas tout gerber. Elle se sent un peu seule. Elle a croisé Gabriel qui, bien sûr, ne l’a pas saluée. Finalement c’est plus mal, elle préfère ignorer sa présence que de se pourrir l’existence. Capucine n’est pas encore arrivée. Et sans elle, les Soeurcières lui font peur. En plus, Clarisse la fait capoter. Ça la rend dingue que ce soit elle que Gabriel veut choper. Ok, elle fait du 95D et son boule est bombé. Mais elle n’est pas très futée. C’est une fille à papa pourrie gâtée. Sous prétexte qu’il est chef de service à la clinique Ambroise Paré, elle s’imagine déjà présentatrice sur France 2. Gabriel c’est un diamant brut qu’il faut tailler et Clarisse va le gâcher. Elle erre dans le couloir et se dirige vers la cuisine. Les filles veulent préparer des trucs sucrés. Immédiatement, elle propose de les aider. Ça aura le mérite de l’occuper.
-T’es sûre qu’on met autant d’beurre ? Ça va être putain de fat.
-Non j’te jure, les fondants c’est ma spécialité. Après j’te cache pas c’est fat. Mais c’est grave bon.
-Vas-y vas-y. T’façon j’ai trop la dalle. J’ai besoin d’un truc bien fat pour me calmer. Par contre si c’est dégueu, demain c’est toi qui régales.
-Demain ?
- Nina proposait un brunch, ça te dit de venir ?
-Oh, c’est gentil, mais… j’suis pas sûre que je sois invitée. Mais t’inquiète.
-Ah mais si bien sûr t’es invitée ! C’est juste pas du tout organisé. Elle a lancé l’idée un peu à la volée t’sais.
-T’es sûre ? Je veux pas m’incruster.
-Ah non mais pas du tout ça c’est fait à l’arrache, mais elle t’adore donc clairement t’es la bienvenue.
-Bon bah d’accord avec plaisir alors.
-Par contre y aura Clarisse, je sais que ça peut être un peu délicat pour toi, donc j’préfère te prévenir.
-Ah non mais t’inquiète j’m’en fous maintenant, c’est d’l’histoire ancienne.
-T’es sûre ? Parce que Nina nous a engueulé l’autre jour quand t’sais on parlait de Gaby et Clarinette. On a pas fait gaffe, franchement j’suis vraiment désolée c’était archi pas futé.
-C’est adorable de sa part, mais vraiment ça m’fait ni chaud ni froid. C’était un plan cul, j’étais saoulée de plus avoir de régulier. Les applis parfois t’as vraiment des cassos donc ça m’faisait iech. Mais là j’en ai un autre depuis donc ça passe crème.
-J’avoue t’as raison. En vrai j’suis sûr c’est Gaby qui en a rajouté. Il a tellement d’égo l’mec y pensait qu’il était le love de ta life.
« J'm'en fous De ta tête et de tes gestes Et de ton rire un peu fou. Ton regard qui m'obsède. Et de tes yeux si doux. Ta tendresse et tes manières. Ta voix quand tu m'dis, "bonjour". J'm'en fous, j'm'en fous. »
-Vous faîtes quoi les zouz ?
-Un fondant. C’est Garance la chef cuisto.
-Putain ça a l’air trop bon sa mère. Vous faîtes croquer ?
-C’est pas cuit boloss.
-Non arrête, c’est dégueu putain. J’suis sûre tu viens d’te gratter le zob en plus.
-T’aimerais bien hein ?
-Ah tu m’dégoûtes dégage.
Garance est heureuse. Grâce à ses talents de pâtisserie elle a gagné une nouvelle amie. Elle était déjà copine avec Carmen et Léonie. Et tout compte fait, les Soeurcières sont sympas dans l’ensemble. Elle est contente d’aller au brunch demain. Pour une fois elle a l’impression d’être intégrée quelque part. Et pour Clarisse, tant pis, elle n’est pas obligée de lui parler. Elle ne va pas, en plus, se priver pour cette pute. Capu aussi est invitée. Capu est toujours invitée partout. Mais elle ne vient pas souvent, avec ses cours de danse, ses potes du lycée et sa famille hyper soudée, elle est super occupée. Ses soirées sont bookées jusqu’au mois de juillet. Dommage, Capu a un effet anxiolytique. Mais demain elles devaient réviser ensemble donc ça devrait être possible de se goinfrer de croissants en toute convivialité avant de carburer pour tout ficher.
Garance a trop chaud, elle va sortir sur la terrasse fumer. Comme ça elle pourra un peu souffler. Elle ouvre la fenêtre : mauvaise pioche. Elle se retrouve nez-à-nez avec Gabriel et Clarisse. Demi-tour. Et vague de tristesse en pleine poire. Mais qu’est-ce qu’elle a ? C’est complètement disproportionné. Elle le sait. Voilà presque six mois que c’est terminé et elle est toujours aussi affectée quand elle voit ses petits yeux noirs et ses lèvres s’agiter. Elle se dit : je suis fêlée. Et va se servir un verre de rosé.
Des verres elle ne sait plus à combien elle en est. Elle a arrêté de compter. Capucine a fini par débarquer avec ses copines de la danse. Quatre heures qu'elles répétaient. Elles étaient épuisées et voulaient décompenser. Garance s'est dévouée pour les accompagner. Y en a deux qui ont pris de la MDMA. Elles lui en ont proposée mais elle a décliné parce que depuis Raph, des extasies, elle est vaccinée. Quoi qu’il en soit elle est complétement pétée. Zut, elle doit pisser. Mais d’abord, elle a envie de sucré. Dans la cuisine, elle trouve quelques dragibus à grignoter. Un mec est en train d’essuyer le carrelage.
-Hé tu sais si y a des trucs à graille ici ? J’ai trop la dalle. Hé mais j’te connais pas ! Tu t’appelles comment ?
-Louis. Toi c’est Garance c’est ça ? C’est toi qui as fait le fondant non ? Carmie nous a vanté tes talents.
-Yep. T’es à la fac ?
-Oui j’suis en science politique aussi. J’ai des TD avec Carmen.
-Mais j’t’ai jamais vu c’est fou. Même en amphi…On a les mêmes pourtant non ?
-Oui mais c’est parce que je viens pas souvent en amphi. J’suis dans un groupe de musique donc ça m’prend pas mal de temps.
-T’as un groupe ? Stylé. Vous jouez quelque part ?
-Bah on a quelques dates là, ouais. On va jouer au French Fair à la fin du mois.
-Ah mais j’connais c’bar il est trop cool en plus !
Malaise. Clarisse a le cœur qui commence à accélérer. C’est encore léger. Degré de perturbation : 4 sur 10. Elle connaît le bar parce qu’il est à quelques numéros de l’immeuble de Gabriel. Elle ne propose pas à Louis de venir l’écouter. C’est malpoli. Elle est gênée. Mais impossible de repasser dans le quartier. Place de Clichy est boycotté. Ainsi que le périmètre tout autour. La Fourche et Pigalle, elle préfère aussi éviter. Par association d’idée et puis parce qu’on ne sait jamais, elle pourrait le croiser.
-Ouais il est grave sympa. Ça s’est fait complètement par hasard en plus. J’connaissais pas du tout mais on a eu pas mal de réunions de Solidaires là-bas parce que Gaby habite juste à côté. C’est lui qui m’a dit que y avait p’t’être moyen de négocier pour jouer. Il connaît l’gérant donc il me l’a présenté. Tout était booké jusqu’à la fin d’l’été mais comme j’suis un pote de Gaby, il nous a trouvé une date.
-Ah c’est trop cool ! Génial franchement. Attends j’suis désolée mais j’voulais aller aux toilettes. J’ai beaucoup trop bu, faut absolument qu’j’y aille.
-Aucun souci. Fonce. Ravi d’avoir fait ta connaissance. On s’recroisera sûrement si t’es une pote de Carmen.
Panique. Clarisse a le cœur qui va exploser. Contre sa poitrine, il cogne si fort que pendant quelques instants elle pense qu’il va se décrocher. Louis connaît Gabriel. Louis est à Solidaires avec lui. Il le voit souvent. Probablement même qu’il est déjà allé chez lui. Clarisse sait que ce n’est pas franchement étonnant mais cette nouvelle est un coup de massue. Où qu’elle aille, elle le retrouve. Gabriel est partout. Degré de perturbation : 8 sur 10. Elle a envie de se griffer, de se rouler par terre et de se mettre en boule. À la place, elle retourne au buffet, se sert un verre de vodka et le boit pure jusqu’à la dernière goutte, sans s’arrêter. Sa gorge est en feu. Clarisse apprécie les brûlures. Elle en veut encore. Elle remplit de nouveau son verre. Les brûlures l’ancrent dans le moment présent. Elle oublie Gabriel, elle oublie l’abandon, elle oublie l’humiliation, elle oublie sa réputation. Clarisse en veut encore. La bouteille de vodka est vide. Mais plus loin, il y a une vieille bouteille de whisky. Lentement et maladroitement, elle fait couler le liquide dans son gobelet en plastique. La moitié à côté. Et ça dégouline mais sa vision est altérée. Elle n’a même pas remarqué les tâches sur le parquet. Que c’est beau ce liquide. Et les brûlures apaisent ses angoisses. Elle avale de petites gorgées pour en profiter. Sa tête tourne alors elle s’assoit par terre et contemple la scène devant elle. Ça lui paraît un conte de fée.
- Oulala ! Putain Garance est grave bourrée. Elle a failli tout renverser. Attends, viens Garance on va se poser tranquille.
-Mais non mais j'ai faim. Je voulais juste boire le chocolat. C'est trop bon.
-Non reste assise. Regarde, bois un peu d'eau ça va te faire, du bien.
-Qu'est c’qui se passe ?
-Elle est déchirée. Elle s’est foutu du cacao partout. Jusque dans son chemisier. Demain on va s’amuser à tout nettoyer.
-Mais j'ai faim, je veux...
-Ouais mais tu restes assise, si t'as faim tu manges un gâteau mais pas ça, en plus tu vas être malade. Tiens.
-(rires) Elle est presque aussi insupp’ que toi quand elle est bourrée.
-Mais pourquoi personne m'aime ? J’comprends pas ce que j’fais de mal.
-Mais qu’est c’tu racontes ? Personne ne t'aime pas. On t'adore. Pourquoi tu dis ça ?
- C’est pas vrai, j’suis sûre vous m'invitez juste parce que y a Capu et parce qu’j’vous fait pitié. Déjà tout le monde pense que je suis une pute.
-Garance j’te jure que j’pense pas que t’es une pute. Et tu sais quoi ? Y a que les vieux keums qui pensent ça. Et on s'en balek de ces gros cons. Et en plus moi j’aime les putes.
-Mais grave je kiffe trop les putes moi.
- Meuf je sais ce qui t'faut. J’ai un son qui va trop t’faire kiffer. Tu connais Kalika ?
« Pourquoi faudrait-il que je passe Encore une fois pour la chaudasse? Pourquoi le mec serait pas fautif ? C'est lui qui dégrafe les soutifs »
- Vous êtes des queens, j’vous aime trop.
-(Rires) T'as l'alcool câlins toi.
-Même si j’suis une pute vous m’aimerez bien ?
-Oui, bien sûr. Mais t’es pas une pute.
-Si j'suis une pute, même moi je le sais. J'ai couché avec Carpentier.
-Carpentier, Jean-Michel Carpentier ? le prof de TD ?
Soudain Garance a la nausée. Elle se lève et se précipite vers la poubelle. Elle va vomir. Elle n'aurait peut-être pas dû tout dire. Ce n'est même pas l'alcool, c'est la chantilly qui l'a achevée. Haut-le-cœur. Ça lui a fait penser au sperme de Carpentier qu'elle a avalé. Carpentier, il ne l'a jamais vraiment attiré. Mais il l'a beaucoup dragué. Elle savait qu'elle lui plaisait. Alors à force de mails et de sms envoyés, elle a fini par céder. C'est ce qu'elle a dit aux filles quand elles lui ont demandé. Pour être honnête, elle ne sait pas si le terme céder est approprié. L'embrasser, le toucher ça l’a dégoûtée. Mais elle appréciait se sentir convoitée, recevoir ses « je pense à toi » à toute heure de la journée. Parce que c’est ce qu’il fait depuis le mois de mars. Des « j’ai envie de toi » pendant des semaines sans discontinuer. Au début, elle avait même pris son intérêt comme une chance. Ça la rassurait de savoir qu'elle n'était pas constamment rejetée, que, elle aussi, on pouvait la désirer. Elle s’était sentie fière. Elle s’était réjouie que ce soit elle qu’il veuille dans son lit. Tant pis si elle méprise ses petites chemises à rayures bleues marines bien repassées, ses chaussures cirées, sa montre en cuir noir et ses lunettes épaisses sur son nez. Tant pis si elle passe ses pauses clopes à vilipender contre son air de doctorant pédant qui utilise son statut pour se la péter alors qu’il ne raconte que des banalités. Tant pis si elle arbore sa condescendance pour les étudiants racisés. Tant pis si elle déteste son arrogance quand il parle des étudiants comme des abrutis incapables de réfléchir et d’aligner trois mots. Tant pis s’il n'apprécie chez elle que la taille de son bonnet, ses fesses musclées et sa peau douce crémée. Et tant pis, s'il a de la peine à éjaculer. Tant pis si elle sort avec la mâchoire crampée après avoir passé trente minutes à le sucer. Elle avait le sentiment d’être regardée, d’être un peu aimée. Et pour ça elle aurait probablement tout accepté. Et tout fait. Y compris accepter d’être filmée à genoux, les mains liées dans le dos pendant qu’il l’insultait.