III — Après la soirée

Bruncher pour débriefer

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Ce mal de crâne est insoutenable. Clarisse va se taper une migraine, elle en est certaine. Elle a mal dormi et probablement bu quelques verres en trop aussi. Elle se sent vidée d'énergie. Elle avale un gramme de Doliprane. Plus tellement branchée par le brunch. Maintenant qu'elle y est, elle va quand même rester. Peut-être que le combo œuf mimosa/pain au chocolat la réconfortera. 13h20. Elle est un peu en avance.

« Je suis celle qu’on ne voit pas, Je suis celle qu’on n’entend pas, Je suis cachée au bord des larmes, Je suis la reine des drames »

Elle ne s’est pas aperçue qu’elle chantonnait. Les cheveux décoiffés, les yeux tout gonflés. Heureusement elle a ses lunettes de soleil pour les cacher. Dans la rue en face, une famille passe. Les enfants marchent devant en discutant. À vue de nez, elle dirait 4 et 7 ans. Ça lui rappelle ses baby-sitting de l’année passée. Soudain, la petite fille se retourne « Maman, tu crois en Dieu ? », « Non ma chérie. Qu'est ce qui te fait penser à ça ? » « C'est une question difficile, moi je sais pas. A l'école mes copines elles disent que si je prie pas, j’vais aller en enfer ! », « Mais non ma chérie pas du tout, c'est des bêtises. Au contraire c'est bien de prendre le temps de réfléchir. Si Dieu existe, il est très sage. Il préfère les enfants qui se posent des questions comme toi. Ne t’inquiète pas, tu n’iras pas en enfer. L’enfer de toute façon c’est pour les gens qui ont fait des choses très graves. » « Mais par exemple, moi l’autre jour j’ai mangé tous les nounours à l’anniversaire de Cléa, je vais peut-être aller avec le diable ». « Non non. Il faut laisser des bonbons pour les autres mais ce n’est pas une grosse bêtise. S’il existe il te pardonne. » « T’es sûre ? » « Oui ma chérie. » La petite fille court devant et crie au garçon plus âgé de la suivre. Elle semble rassurée que sa mère ne lui ait pas prédis qu’elle rôtirait en enfer. Derrière, l’homme sourit et encercle les épaules de la femme avec son bras. C’est un geste possessif. Patriarcal. Mais, à cet instant, Clarisse aurait envie d’être enlacée ainsi. Elle va pleurer. Cette insouciance enfantine, elle rêverait de la retrouver. Elle aimerait suivre cette famille qui lui paraît si apaisée pour la journée, vivre au rythme des siestes, des goûters et de l'heure des dessins-animés. Elle regarde, son portable.

« Chloé : j’arrive dans 5min, je descends du métro.

Carmen : je pars, désolée. Commandez sans moi jvous rattrape. »

Ça a au moins le mérite de la faire rigoler. Elle ne comprend pas ce qu'elle a pu fabriquer. Elle a eu le temps de rentrer, de se doucher et de se changer. Carmen était déjà chez elle et n’avait rien à faire à par s’habiller.

-J'ai un peu la tête dans l'cul mais on-fait aller. Toi ?

-J'suis en gueule de bois véner. J’ai la tête qui va exposer et j'ai grave la nausée.

-Ah merde ! T'as fait beaucoup d'mélanges ?

- J’ai trop picolé surtout.

-Hello les filles !

-Wow Chloé comment tu fais ? T'es trop bien habillée. On dirait pas qu'tu sors de soirée. Téma nos tronches à nous. À côté, on dirait des déchets.

-J’avais le déjeuner de famille aussi.

-Ah oui c’est vrai ! C’était bien ?

-Ça va… Pas ouf mais rapide grâce à vous.

-On rentre ? Carmen m'a dit que Juliette venait aussi donc faut leur dire qu’on sera huit finalement.

- La meuf de l’appli ? Elle vient au brunch aussi ? Extrême.

Clarisse a l'air contrariée. Chloé l’a immédiatement remarqué. Il faut absolument qu'elle puisse s'exprimer sinon elle va rapidement dire qu’elle est fatiguée et décoller. Chloé ne peut pas supporter de voir quelqu’un attristé sans chercher à l’aider. Elle ne veut pas fermer les yeux mais en même temps il ne faut pas la brusquer. Elle attend un court moment de silence pour tenter.

-Ça va Clarisse ? Avec Gabriel ça s'est bien passé ? J'ai vu que vous avez pas mal parlé.

-Ouais, bof... j'sais pas si j'vais pas laisser tomber.

-Ah bon ? Mais attends pourquoi ? J'ai raté dix mille épisodes. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

- Nan rien mais je sais pas si on matche vraiment.

-Mais hier tu disais pas ça du tout. J’comprends pas, j’arrive pas à t’suivre. Il a fait un truc ?

- Non mais on a eu une discussion… chelou. Bon j'vous raconte vite fait mais vous le gardez pour vous. Et je-veux pas qu'on en parle quand y aura tout le monde. Surtout que y aura Garance donc pas la peine de retourner le couteau dans la plaie. Mais en gros au début tout s’passait bien. Ils sont passés me chercher avec Joseph et Gaspard pour venir. Après on s’est pas trop parlés mais à un moment j’suis passée et on s’est rapidement chopés. Bref, c’était chill. Et j’sais pas à un moment j’discutais avec Louis, il est v’nu et honnêtement ça s’voyait qu’il voulait m’parler, qu’il avait le seum que j’parle avec Louis. Du coup pour rigoler j’lui dis « t’es jaloux ? » mais évidemment il est pas jaloux de Louis, le mec qui est maqué avec sa copine depuis j’sais pas combien d’temps, on sait tous qu’ils vont s’marier. Mais j’le charrie. Il m’dit pas du tout, et là il m’explique que lui il croit pas en la fidélité. Que c’est obligé y en a qui finit par tromper.

-Ah ouais d’accord, j’vois…

-Mais après en même temps j’me dis bah peut-être qu’il a raison. Que c’est pas possible d’avoir envie toujours de la même personne. J’sais pas, parce qu’en même temps j’ai jamais été en couple des années donc p’t’être que c’est un mythe, mais qu’en fait c’est pas possible. -Mais c’est pas la question en fait. Peut-être que t’as envie de coucher avec d’autres meufs ou d’autres mecs, parce que le désir c’est vraiment matricé par le patriarcat donc évidemment à part exception y a pas d’raison d’y échapper. Mais en fait on s’en fout. Le truc c’est que ok tu fantasmes sur une autre meuf ou un autre mec mais juste t’es pas obligé d’agir dessus. Enfin si tu sais qu’pour la personne c’est grave important d’être fidèle et qu’t’as décidé d’être avec elle, bah tu l’fais pas c’est tout.

-Ouais mais il dit qu’c’est une privation d’liberté.

-Ta liberté elle est toujours contrainte, genre par plein d’trucs. Moi si le jour des partiels j’me réveille et qu’j’ai envie d’passer la journée à peindre ou à bronzer bah en fait j’peux pas l’faire ou alors j’le fais mais j’valide pas. Si j’dis à l’administration « oui vous comprenez ça entrave ma liberté de faire l’examen ce jour-là alors que moi j’avais envie d’faire autre chose » bah ils vont m’dire « c’est votre choix, maintenant vous assumez ». Bah pour moi c’est pareil là. Si pour lui c’est une privation d’liberté trop grande bah pas d’problème, personne l’oblige à être dans une relation. Mais juste c’qui m’fait péter un câble c’est qu’il te drague comme pour entrer dans une relation et après il t’fait porter la responsabilité genre c’est toi qui as un problème à vouloir la fidélité.

Nina va devenir dingue si elle continue à écouter les conneries que Gabriel ne peut pas s’empêcher de déblatérer. C’est précisément pour échapper à ces discours d’abrutis que les romances, elle les a toujours fuies. Elle ne supporterait pas de se faire ainsi dominer. Déjà en entendant des propos rapportés, elle bout comme une cocotte-minute prête à exploser. Quand il parle à Clarisse, Gabriel se fout de sa gueule, c’est pas possible. Nina n’envisage aucune autre alternative. Ses actes sont en nette contradictions avec ses paroles. Et même pas capable d’assumer son incohérence et son instabilité. Il lui impose ses volontés. Et cerise sur le gâteau : il les présente comme étant parfaitement justifiées. Heureusement qu’il n’est pas là, elle lui foutrait de grosses baffes.

-Non mais j’ai pas dit que j’voulais une relation exclusive en plus.

-Ouais d’accord tu l’as pas dit. Mais si t’es honnête avec toi-même c’est c’que tu veux en vrai non ?

-Non mais j’sais même pas…

-Mais meuf si c’est c’que tu veux, sinon tu s’rais pas mal et on aurait pas cette conversation. Mais t’es 100% légitime. C’est complètement ok d’vouloir une relation exclusive. Vraiment tu d’vrais l’assumer en fait.

-En même temps il m’a jamais dit qu’il voulait une relation sérieuse avec moi.

-Ouais enfin il l’a pas dit mais ses actions disent ça en fait.

-J’suis pas sûre…

-Non mais excuse-moi, le mec t’envoie des messages tous les jours, il veut t’voir le plus possible, il te dit non-stop qu’il a envie de toi, qu’il pense à toi. Y a un moment où c’est bon ça va deux minutes quoi.

-Ouais c’est vrai. Surtout qu’moi au début j’hésitais, avec c’qui s’était passé avec Garance j’étais pas super chaude. J’voulais y aller doucement. Mais lui il fonçait, il m’disais tout l’temps que j’lui manquais, qu’il rêvait d’moi…Même une fois j’me souviens…J’crois qu’j’vous avais pas raconté. Genre c’était au début plutôt, y a p’t’être deux mois. En gros c’était un samedi soir, et moi j’étais pas sortie. J’étais avec ma famille parce que y a mon oncle et ma tante qui habitent à New-York qui étaient venus à Paris et on avait fait un dîner. Bref. Du coup j’me suis pas couchée méga tard. Ah mais Chloé en plus c’est le week-end où le lendemain on était parties bosser au Husby Café. Et lui il était parti faire soirée avec ses potes, j’sais plus qui. Et on s’envoyait des messages dans la soirée et tout. Genre on s’chauffait clairement. Sauf que moi au bout d’un moment j’me suis endormie. Mais on s’disait rien d’spécial non plus. Et genre le lendemain quand j’me suis réveillée il m’avait envoyé plein d’message en mode « stp réponds moi, je vais croire que tu m’as oublié sinon ». Du coup moi j’l’ai rassuré dès qu’j’ai vu ça. Il s’est excusé alors que vraiment j’lui ai dit qu’y avait aucun problème, que j’aurais dû l’prévenir que j’allais m’coucher. Mais lui clairement il a rien assumé du tout. Il m’a dit qu’il était bourré et tout. Il était méga gêné.

-Ouais bah voilà. En fait si tu veux un plan cul tu fais pas ça, tu vas sur Tinder, tu lui dis dès l’début et tu vois la meuf que pour ça. Parce qu’en vrai il sait très bien que les filles c’est c’qu’elles veulent. Enfin l’mec il s’dit grave à gauche et tout, genre la domination il connaît. Et lui c’est même plus que ça, il a zéro excuse parce qu’après c’qui s’est passé avec Garance, il peut pas dire qu’il sait pas que les filles sont éduquées à s’attacher. On a eu mille discussions sur le sujet. C’est un gros manipulateur, c’est tout. Juste le mec il veut tout avoir, c’est bénéf pour lui : il a une meuf à disposition pour baiser, une meuf qui fait le travail de care pour lui et zéro contrainte à côté.

Chloé est dubitative. Elle est consciente de toutes ses lacunes en matière de féminisme et elle est admirative des penseuses que les Soeurcières lisent et citent. Bien qu’elle ne maîtrise pas tout, elle voit à peu près les grandes lignes et reconnaît la pertinence des grilles d’analyse. Cependant, elle ne peut pas s’empêcher de penser que parfois les féministes voient les hommes comme plus puissants qu’ils ne le sont. Ça l’avait interloqué quand, il y a quelques mois, les filles lui avaient conseillé le podcast d’Ovidie. « La dialectique du calbute sale » ou un nom du genre. Elle avait tout attentivement écouté. La narratrice racontait un coup d’un soir avec un mec qui s’était précipité de déguerpir après le sexe en bafouillant qu’il s’était trompé et qu’il n’était pas prêt. Avec son ex c’était compliqué. Le podcast visait à comprendre ce qui s’était passé. Ovidie interrogeait ses copines pour recueillir leurs points de vue. Il l’avait instrumentalisée. En fait, il la méprisait. Il prenait sa revanche parce qu’elle l’impressionnait et qu’il se sentait infériorisé. Ça avait choqué Chloé. Ces déductions n’étaient pas franchement émancipatrices. On est encore plus mal avec ces interprétations. Comme si le mec avait tout prémédité et qu’il s’était bien gavé. Chloé avait pensé : on peut aussi s’imaginer que le mec est complètement dépassé et qu’il a tout subi, parvenant mal à se dépatouiller entre ses émotions et les injonctions. Quand il est rentré chez lui, c’était probablement pas la folie. Ça aussi c’était féministe : problème des mecs avec les émotions, incitations au sexe. Il était plus adapté d’avoir pitié. C’était en tous cas le choix qu’avait fait Chloé.

-Mmmh moi je pense pas que ce soit un manipulateur non plus. Enfin j’pense que le terme est pas super adapté. Genre ça laisse penser qu’il a conscience de c’qu’il fait et qu’il le fait parce qu’il a un objectif précis. Je suis complètement d’accord que c’est vraiment abusé ce qu’il a fait et pas du tout ok. Une forme subtile de love bombing suivie d’un argumentaire libertaire c’est tout c’que j’déteste mais je pense pas que ce soit intentionnel. Il s’en rend pas compte.

-Mais on s’en bat les couilles que ce soit intentionnel ou pas. C’est la meilleure défense des violeurs « oh désolée j’voulais pas lui faire de mal, moi j’pensais que ça lui faisait plaisir… ». J’ai pas fait exprès.

-Oui bien sûr c’est pas ça que j’veux dire, j’me suis mal exprimée. Et c’est pas du tout pour l’excuser. C’est juste pour dire que j’pense qu’il était sincère quand il envoyait des messages à Clarisse en lui disant qu’il pense à elle ou qu’il a envie d’elle. Il était pas en mode « ouais meilleure tactique comme ça elle va s’attacher et j’obtiendrai c’que j’veux ». J’pense qu’il le faisait parce que sur le moment il pensait vraiment ça. Enfin qu’elle lui manquait et que dans c’moment-là il était pas dans la phase panique de l’attachement. Parce que pas encore suffisamment attaché ou parce qu’il s’en rendait pas compte ou parce que j’sais pas dans cette période ça allait pour lui. Peu importe J’pense que le truc c’est qu’il est grave ambivalent. Que d’un côté, il voudrait une relation avec elle et du coup c’est pour ça qu’il envoie ces signaux, mais que d’un autre côté, il est full angoissé, il est pas capable.

-Ouais bah on s’en tape en fait, il a qu’à aller chez le psy régler ses problèmes et revenir quand il s’ra prêt. Genre les meufs nous on va chez le psy régler nos traumatismes (généralement causés par des mecs en plus, on va pas s’mentir) et les mecs eux ils arrivent, ils ont masse de problèmes qu’ils reconnaissent pas et qu’ils nous font porter. Y a un moment faut prendre ses responsabilités. C’est complètement ok d’avoir plein de problèmes psy, d’avoir vécu des trucs difficiles dans sa vie et tout, mais le minimum c’est d’essayer de surmonter les bails pour pas nuire aux autres quoi. J’trouve que les meufs elles sont hyper conscientes de ça, elles culpabilisent de ouf d’avoir des effets négatifs à cause de leurs trauma. Mais les mecs par contre ça leur effleure même pas l’esprit. Ça me rend dingue.

-Non mais oui ça j’suis complètement d’accord avec toi.

-Ouais vous avez raison… Mais du coup j’sais pas c’que j’fais.

Clarisse se sent brusquement apaisée. Presque plus angoissée. Sa honte s’est considérablement affaiblie. Son mal-être rétréci. Elle sourit. Elle n’a pas à avoir honte. C’est Gaby qui est pris dans ses propres contradictions. Chloé et Nina ont raison. Elle est fière de leur maturité. À côté les mecs sont vraiment de gros bébés. Elle conserve juste une once de contrariété : elle s’en veut de ne pas avoir été, elle non plus, dans l’authenticité.

-Par contre juste j’vous ai pas dit mais…Bon vous m’jugez pas hein ? Bon…En gros, j’sais plus comment c’est v’nu dans la conversation mais j’ai dit qu’j’avais couché avec Mathis samedi dernier.

-Hein ?? Mais pourquoi t’as dit ça ? C’est pas vrai, non ?

-Non non c’est pas vrai du tout. Mais j’sais pas j’me sentais humiliée en fait. J’voulais pas avoir l’air de la meuf, j’sais pas en fait…Ah si j’me souviens il m’a dit qu’il flirtait avec le meuf du BDE et il m’a demandé si ça m’dérangeait. J’voulais pas faire la meuf full in love alors qu’le keum pendant c’temps voit quinze meufs. Enfin j’sais plus trop si j’l’ai dit avant ou après mais bon en tous cas il veut ken avec Zélie. Du coup j’sais pas quoi faire. Normalement j’vais dormir chez lui ce soir mais j’hésite. J’ai plus trop envie ça m’a refroidie.

-Ah mais c’est clair, annule direct ! C’est mort.

-Ouais j’le sens pas en fait. J’pense pas que j’peux coucher avec lui dans ces conditions. J’pense que j’ai pas envie, j’ai pas envie d’me forcer. Mais j’dis quoi ?

-Bah dis que t’as une urgence familiale, invente un truc.

-Moi j’pense que tu devrais dire la vérité. Enfin je sais pas hein, moi je suis pas super calée dans les trucs de genre, j’ai lu mille fois moins de trucs féministes que vous donc peut-être que je dis n’importe quoi. Et en plus j’ai pas 12 000 expériences à mon actif. Mais en gros moi là en écoutant j’ai l’impression que l’inégalité elle vient surtout du fait que lui il te balance ce qu’il veut sans scrupule (que ce soit parce qu’il veut s’gaver, ou qu’il soit en panique) et que toi t’es obligée de t’adapter parce que t’as honte de ce que toi tu veux. Mais bon le truc principal sur lequel on est d’accord c’est qu’il faut que la honte change de camp non ? Du coup moi j’dirais qu’en fait pour reprendre le pouvoir faut pas avoir honte. Genre faut se sentir légitime de ce que tu veux. Peut être que lui pour x ou y raisons liées à sa famille, à la société ou je ne sais quoi il a peur de l’exclusivité, bah en fait lui a pas pris la peine de se justifier. Bah toi c’est pareil, tu veux pas un bail relation libre ou je sais pas comment il appelle ça. Peu importe pourquoi. T’es légitime. Tu lui dis « J’ai repensé à notre discussion hier. Je comprends que toi tu n’aies pas envie d’exclusivité mais moi si. Donc entre nous ça peut continuer que si on est exclusifs sinon mieux vaut arrêter parce qu’on veut des trucs différents. »

-Mais j’y arriverai jamais, j’pense j’peux pas. J’ose pas…

C’est reparti. Dès la perspective de la rupture évoquée, Clarisse se met à hyperventiler. La quiétude aura été de courte durée. Son souffle est coupé. Elle sent la crise de panique monter. Pas l’état d’angoisse de fond, désagréable, qui ternit la vie et chasse la tranquillité. La crise de panique, la vraie. Celle où on ne peut plus respirer. Celle où l’air peine tellement à passer dans la trachée que l’inspiration fait un boucan pas possible. Sur la discrétion, on peut tirer un trait. Celle où tout le monde se retourne affolé d’assister à une crise cardiaque. Ca leur rappelle la mort. Ils n’étaient pas prêts. Celle où y en a toujours quelques-uns, égarés, qui se ruent sur leur téléphone pour appeler le Samu ou les pompiers. Clarisse est habituée. Elle sait comment se calmer. Par contre elle n’a pas compris ce qui l’a déclenchée. Enfin, si. La prévision de la séparation. Mais pourquoi cette prédiction provoque-t-elle ce raz-de-marée ? Est-ce vraiment lié à ce bonhomme ? Mystère et boule de gomme.

-Ça m’stresse trop de m’dire que là faut qu’j’aie cette discussion. Il va me dire « ok bah on arrête là », j’vais être trop triste.

-Oui mais s’il dit ça c’est que vous voulez vraiment des trucs incompatibles donc en vrai ça finira obligatoirement comme ça. Et tu seras moins triste maintenant que dans 6 mois ou un an. Et anticipe pas, j’suis sûre que tu seras moins triste que tu l’imagines.

-Mais en fait l’inégalité elle est là aussi. Enfin j’suis d’accord avec toi Chloé que clairement y a la honte d’assumer c’qu’on veut qui joue. Genre vouloir l’exclusivité c’est gnangan, c’est girly, c’est être chiante alors que vouloir des bails non exclusifs, c’est stylé, c’est être libre, c’est pas s’prendre la tête et tout. C’est assumer son désir et tout.

-Ouais bah c’est n’imp’ ça. Désolée mais c’est vraiment juste parce que c’est c’que veulent les filles et que c’est codé comme féminin. C’est même pas assumer son désir en fait, c’est avoir les mêmes désirs que les mecs, genre pour plein de mecs différents, basés avant tout sur le physique et après sur les performances sexuelles vu que vas-y tu leur as parlé deux minutes donc ça peut pas vraiment dépendre d’autre chose. Finalement c’est un peu comme couper la parole en réu pour s’affirmer c’est masculin et même si c’est chiant, c’est valorisé parce qu’on s’laisse pas marcher sur les pieds. Alors que faire attention aux autres, les écouter avant d’parler c’est être timide, donc pas ouf. Alors que perso je valorise beaucoup plus quelqu’un qui est dans le care que quelqu’un qui s’impose en écrasant les autres.

-Non mais oui t’as raison. Mais du coup c’que j’voulais dire c’est que clairement y a ça. Mais y a aussi le fait que bah en fait j’suis plus attachée à lui que lui à moi. Du coup j’ai plus à perdre que lui dans l’sens où quand j’vais lui dire en gros si tu veux pas être exclusif bah on arrête là. Moi j’vais être super triste. Genre j’vais passer plusieurs jours à pleurer. Alors que bah lui il s’ra au calme, il continuera sa vie oklm.

-Tu crois vraiment ça ? Moi je suis pas du tout d’accord. Avec les deux trucs que tu dis. Déjà que t’as plus à perdre que lui. Le mec il va perdre une meuf qui fait attention à lui, qui l’écoute, qui fait tout c’qu’il veut sexuellement parlant, avec laquelle il est à l’aise, qui s’occupe de sa sœur. Toi tu vas perdre un mec qui t’apporte quoi exactement ? À part l’enthousiasme d’avoir un crush et de te sentir désirée. Et par ailleurs, je pense vraiment pas qu’il en aura rien à foutre, que ça lui f’ra ni chaud ni froid. C’est sûr que ça s’exprimera différemment. Genre il va pas consommer cinquante paquets de mouchoirs, parler des heures avec ses potes de c’qu’il s’est passé. P’t’être qu’il versera pas une larme et p’t’être qu’il dira à ses potes qu’il s’en balec. Mais ça veut rien dire. C’est c’que vous appelez la socialisation genrée non ? Genre lui il va se bourrer la gueule, il va prendre de la LDMA.

-MDMA. LSD et MDMA t’as fait un mixte.

-Ah oui oups. Bah les deux en fait, LSD et MDMA, peut-être même il va les combiner.

-Ça peut-être pas quand même, on fait pas des cocktails comme ça.

-Ah. Ça j’avoue j’suis pas une experte. Mais bon avez compris l’idée. Bref, il va prendre plein de substances pour étouffer ses émotions négatives. Après il va être déprimé, il va dormir tout l’temps. Et p’t’être que jamais il dira « ouais la fin de la relation avec Clarisse m’a rendu triste » mais il aura été triste quand même. Même s’il le qualifie pas.

Les émotions excèdent leur qualification. Chloé en est persuadée. Autrement, elle en crèverait. Jamais son père n’admettra qu’à la fin des week-end chez lui il est triste à l’idée de savoir qu’elle ne sera plus là. Jamais son père ne concèdera que lorsqu’elle lui propose un petit ciné à l’improviste il se réjouit. Mais surtout, jamais sa tante ne confessera atrocement jalouser sa sœur et Chloé et agir contre leur intérêt pour atténuer la douleur qui ne cesse de la déchirer. Alors les émotions doivent excéder leur qualification. Le croire est une nécessité. Quand bien même elles sont camouflées, tues et niées, ces émotions continuent d’exister. Chloé a besoin de le penser. Chloé a besoin de le supposer. C’est grâce à cette supposition qu’elle a survécu à de nombreuses situations familiales effroyables pour s’arracher de la confusion. C’est grâce à cette supposition qu’elle a toléré, pardonné de nombreuses réactions disproportionnées.

-Bah ça c’est une bonne question…Est-ce que tu peux être triste si tu penses pas être triste ? Je sais pas honnêtement.

-Bah évidemment !

-J’avoue. Pense à la conf qu’on avait faite sur l’inceste avec Charlotte Pudlovski. Un enfant de six ans si on le force à faire une fellation, il va pas se dire qu’il a été violé ou que ça l’a dégoûté, que ça lui a fait peur etc. Il va rien se dire mais pourtant il va bien ressentir ces émotions puisqu’après plus tard il va être dégoûté de manière random quand des trucs lui rappelleront l’agression.

-Tu préfères manger du chocolat en pleurant devant Normal People avec nous ou faire les fermetures de bar déchirée ?

-Vu comme ça c’est clair que j’me plains pas.

-Chloé faut qu’tu rejoignes les Soeurcières, c’est pas possible. On te met au pôle écoute et conseils.

-N’importe quoi…Je suis pas assez calée, j’ai trop de lacunes encore…

-Non pas du tout ! Bon en reparlera. Mais Clarisse j’suis dac avec Chloé. Porte tes ovaires !!

-Ouais vous avez raison…Ohlala bon bah j’vais lui dire que j’veux qu’on parle ce soir. J’sens qu’j’vais passer un dimanche horrible. Et cimer la rupture avant les exams…

-Demain on passe la journée ensemble s’tu veux ? Comme ça si ça s’passe mal on mangera plein d’chocolats. En plus on va à la salle avec Carmie le matin donc ça nous donnera l’droit de faire des folies.

-Ah vous y allez aussi le dimanche ? J’vais v’nir aussi, ça m’fera pas d’mal de m’défouler un peu. Et trop chaude pour l’aprem food porn. Tu viens aussi Chloé ?

-Euh…Ça aurait été avec plaisir mais Gaspard m’a proposé d’aller au Centre Pompidou voir l’expo Paul Klee.

-Sérieux ? Mais attends attends j’savais pas…Y a anguille sous roches là. Y a un truc entre Gaspard et toi ?

-Euh non…

-Mais pourquoi il te propose d’aller voir une expo à deux ?

-Non mais j’suis allée au musée Picasso avec Gaétan tu sais…

-Ah ouais ? Ok t’as des délires bizarres, tu viens d’une autre planète toi (rires). La meuf fait des sorties musées juste pour le kiff, même pas pour draguer.

Revigorée. Clarisse a envie d’attaquer. Nina lui tend ses écouteurs avec un sourire de fripouille :

« C’est vide sans toi, Mais qu’est-ce que c’est bon d’rire sans toi, oh-oh T’es lequel de mes exs, déjà ? P’t-être celui a fait l’plus de dégâts, oh-oho »

-Mdr quelle grosse forceuse Nina. J’ai compris.

-Non attends écoute le refrain c’est la meilleure partie !

« Ça m’a rendu si belle de te dire « à jamais » Tu n’as pas mon level, pourquoi je m’acharnais ? À te plaire quand bien je suis sans nouvelles

T’étais fou Et t’en trouveras pas deux comme moi J’avance et toi, t’es resté fou Tu n’m’aimais qu’si j’étais à toi

C'est dur sans nous Mais j'prépare le futur sans nous, J't'oublie en fumant plein d'zouzous J't'oublie mais j'te fais plein d'bisous »

-C’est plus le refrain là. T’abuses.

-C’est une queen. Gaby c’est un gros con c’est tout. T’es une meuf exceptionnelle. Moi si j’étais lesbienne je foncerais.