III — Après la soirée

Match de foot au bar entre keums

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-Yo.

-Ça va ?

-Tranquille. T’as fait quoi avant ?

-Rien mec, j’ai pioncé tout l’aprem. J’suis rentré, j'étais tout seul à l’appart, ma sœur dormait chez une copine et ma daronne était pas là. J’ai choke, j’me suis chauffé à m’faire des burgers maison, j’avais trop la dalle. J’me suis régalé mais après j’roulais. Donc j’suis allé m’coucher pour faire une p’tite sieste d’une demie heure et au final j’ai dormi quatre heures.

-L’erreur de pas mettre d’réveil. Fatal.

-J’en avais mis un mais quand il a sonné, j’étais trop fatigué, j’l’ai éteins.

-Terrible.

-Moi si y a un lit j’dors.

-(rires)

-J’vais aller m’commander une bière. Vous r’voulez quelque chose ?

-Yes prends moi une pinte de blanche.

-Moi j’reveux bien une IPA.

-Dac.

-Vous avez des pronostics ?

-On va gagner.

-Tu dis ça à chaque fois mec.

- Cette année c’est la bonne.

-Y joue pas Mvila ?

-Sex tape puis prise d’otage à Kazan.

-Carrière difficile.

-J’ai la dalle moi, ça vous dit des frites ?

-Mozza sticks ?

-Ça part.

Joseph est complètement absent. Il voit ce qui se passe autour de lui mais sa vision est altérée. Il y a trop de lumière, trop de sons, trop de tout. Il est déconnecté comme si une vitre glace s’était érigée entre lui et les autres. Ses potes qui rigolent, les images qui sortent de la télé allumée, les commentateurs qui commencent à s’affoler... Toute cette agitation le rend fébrile. Vague d’anxiété. Sa pinte est arrivée. Il s’empresse de boire la moitié pour se stabiliser. Ces voix, ce bruit….Il a des difficultés pour respirer. Sa gorge s’est brusquement contractée ce qui complique la circulation de l’air dans sa trachée. En même temps, il est un peu azimuté par les quatre IPA qu’il s’est précipité de consommer. Clairement ça nuit à sa réactivité. Il est en apnée mais prend quelques secondes à le réaliser. Avec ses ongles qu’il a oubliés de couper, il se griffe le bras de plus en plus vite, de plus en plus en fort. La souffrance physique le calme. Il se focalise sur les sensations de picotements devenues brûlures et se laisse entièrement submergé par la douleur aigüe. C’est quand les égratignures saignent que son rythme cardiaque décélère. Ouf, il peut de nouveau profondément inspirer et expirer. En alerte, il jette plusieurs coups d’œil rapides autour de lui. Personne ne semble l’avoir remarqué. Tous sont absorbés par le match. Lui aussi va s’y intéresser.

-Riolo il a raison, c’est une chèvre !

-Pas de mental, on dirait Gaspacho devant sa dissert de science po quand il a pas révisé.

-Pas faux.

-Ça va mec ? Tu fais une drôle de tête.

-Euh ouais, j’sais pas c’est Clarisse, on doit s’voir ce soir et elle m’a envoyé ça.

« Hello, j’ai besoin de te parler. Je peux venir chez toi ou sinon on se voit plutôt demain au café si tu préfères. »

-Chelou. Vous vous êtes disputés ?

-Non, le dernier message elle me disait justement qu’elle était dispo pour venir dormir ce soir.

Gabriel se rappelle très bien qu’elle lui a dit avoir couché avec Mathis samedi dernier. Peut-être qu’elle l’a vu dans la journée et qu’elle s’est maquée. Putain, ça le ferait chier. Mais ça il ne le dira jamais. Il hausse les épaules. « Hello, pas de souci, tu viens plus dormir chez moi ce soir ? » Clarisse a lu le message immédiatement. Gabriel est contrarié. Pourquoi elle a choisi le soir où joue le PSG pour lui annoncer qu’elle veut lui parler. Il sent la rage monter. De toutes façons il s’en fout, c’est pas plus mal de s’en débarrasser avant le voyage à Barcelone. Les messages à envoyer, l’impératif de se protéger même quand il sera bourré en soirées, c’est casse-pied. Si elle est maquée, zéro contrainte, plus de liberté.

-Kilian il a pas de couille.

-Tu crois qu’elle a un problème dans sa famille ?

-Mmmh…ça m’étonnerait.

-Tu peux lui dire de passer au bar avant !

-Euh non j’vais lui donner rendez-vous direct chez moi, j’pense que c’est pas trop l’moment-là. Elle a l’air un peu froide. J’sais pas trop c’qu’elle a.

-Pas ça Zinédine !

-Noooon.

Dans sa poche, son portable se met à vibrer. Gabriel a la flemme de regarder. Toutes ces histoires ça l’empêche de profiter. Il est frustré, bouleversé, exaspéré. Ce flot de sensations corporelles n’est pas facile à réfréner. Pour dire la vérité, il est confus. Désarçonné. Mais aussi très inquiet. C’est insoutenable. Peu importe ce qu’elle lui dira, pour lui c’est terminé. Il l’accueillera avec un verre d’eau glacé, la fera s’assoir sur le canapé et houst du balai !

« Ok je serai dispo à partir de minuit-minuit trente, tu peux passer après. Sonne-pas, Julie dormira. Envoie-moi un message je t’ouvrirai. »

« En vrai ça me fait un peu tard, je suis fatiguée. On se voit demain ? Quand tu veux. »

« Demain je suis pas dispo, we pro ? »

« We pro ? T’es sérieux ? T’as aucune dispo avant ? »

« Cette semaine je vais réviser et le soir ça va être compliqué »

« Ok bon ça fait trop loin. Tant pis on a qu’à s’appeler. Demain t’aurais un petit créneau ? »

Gabriel ne répond pas. Il ne veut plus y penser. Il voudrait faire pause, que tout puisse s’arrêter. Il a peur de ce qui risque de se passer. S’il ne répond pas, ça ne risque pas de s’envenimer. Il retourne au bar et commande quatre pastis. Il paye sa tournée. Il remet ça une fois. Deux fois. L’addition devient tellement salée que le serveur leur offre des shots de vodka pour fêter le premier but marqué. Gabriel est très alcoolisé. Sa colère est retombée. Maintenant, il se dit juste qu’il aurait préféré dormir les bras enlacés autour de la taille de Clarisse, le nez dans ses cheveux qui sentent bon la noix de coco. Et se réveiller par des petits bisous dans le cou.

« Ce soir 23h15 ça t’irait ? Le match finit vers 23h et après je rentre »

« Oui parfait. Merci ! »

-Mais qu’est-ce qu’il fait Hakimi ? Il dort ? On dirait Gaby qui peut plus bouger tellement il a mangé.

-C’est l’affaire de viol, ça lui a mis un coup.

-Pourtant non c’est non.

-On voit qu’il a pas eu la formation sur les VSS.

-Vous r’voulez quelque chose ?

-Non merci. J’vais m’calmer. Demain j’vois Chloé, j’ai pas envie d’arriver dans un état lamentable. Toi aussi Gaby, arrête de boire. Tu vas être complètement bourré, tu vas même pas comprendre c’qu’elle a à t’dire.

-Tant mieux.

-T’abuses quand même…

-Non mais franchement j’veux pas de drama. Si elle commence à m’prendre la tête maintenant, très peu pour moi. Les « faut qu’on parle » j’connais et c’est pas ma tasse de thé.

-Mec tu sais pas c’qu’elle va t’dire.

--Mais j’m’en fous. Ça m’fait juste chier de devoir me presser d’rentrer pour me taper une discussion inutile qui va durer des plombes.