Épilogue

Épilogue : Les stigmates de la soirée

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Des soirées comme celle-ci il y en aura des dizaines d’autres. Après les partiels, pendant l’été, à la rentrée, l’année suivante et celles d’après sans doute aussi.

Pourtant, cette soirée-là laissera des traces.

Des coups de crayon orientant doucement le flux des événements à venir. La soirée sera oubliée, mêlée et perdue dans un amas de souvenirs de fêtes similaires, d’heures passées à picoler, à danser, à discuter, à choper et à s’amuser. Une expérience routinière. Une énième occurrence d’une habitude bien institutionnalisée.

Des traits, bien dessinés mais tout de même discrets. La soirée sera parfois remémorée, de façon contingente, parce qu’une boisson, une musique, une danse y fera penser. Elle existera surtout par ses anecdotes qui font rigoler, faisant naître une nostalgie des années de jeunesse passées.

Des tâches d’encre laissant des empreintes indélébiles, impossibles à effacer, difficiles à transformer. La soirée conservera alors une unicité. Et les décombres seront nombreux bien qu’indésirés. La soirée restera imprimée dans la mémoire pour l’éternité, isolée. Maintes fois repensée et rêvée. Le souvenir de la soirée se distinguera par l’intensité des émotions éprouvées ou des efforts déployés pour l’étouffer et réprimer les affects associés.

Pour Manon, Gaétan, Garance, Gaspard et Chloé, la soirée ne sera qu’une expérience parmi d’autres, identiques à celle des semaines précédentes ou s’inscrivant dans une continuité.

Manon appréciera toujours autant Carmen, un peu effarée par la soirée, mais touchée d’avoir été invitée. Elle la verra quelques fois, l’été surtout, encore un peu les premiers mois d’automne, puis plus du tout car avec le redoublement, elle ne sera plus dans aucun de ses TD. Elle la croisera de moins en moins, ne viendra à aucune autre soirée et finira par ne plus être conviée. Oubliée. Les autres continueront à la mépriser et elle à les ignorer. Finalement, la soirée n’aura pas réellement existé.

Gaétan continuera à dévouer ses journées au bien-être sa sœur comme s’il était toujours terrifié qu’elle meurt. S’empêchant de formuler des souhaits et de vivre toute expérience qui servirait son propre intérêt. Il fera tout pour les protéger. Dimanche, il n’ira pas au club lecture. Les week-ends d’après, il n’ira pas plus à la balade urbaine proposée par Hélène, au loup garou organisé par Lou, ou à la piscine comme l’avait suggéré Justine. Pour les filles, ses refus constitueront toujours une déchirure car, quand bien même elles sont matures, elles aussi ont des blessures. Toujours aussi paniqué avec les filles à qui il plaît, il multipliera les développés-couchés et se concentrera sur les cours de Carpentier.

Garance ne se sentira, à terme, pas plus intégrée. Elle ne retrouvera jamais le vague sentiment d’appartenance qu’elle a, quelques instants, dans la cuisine, effleuré. Celui-ci se dissipera dans la chaleur du mois de juillet et, une fois résorbé, ne pourra plus se rallumer. À la rentrée Garance s’inscrira au théâtre pour calmer son sentiment de démence. Elle y trouvera de nouveaux cercles de sociabilités et s’éloignera du groupe qui l’avait humilié.

Chloé et Gaspard vivront leur idylle mais, même sans la soirée, la relation aurait probablement pas été difficile. Six mois plus tard, Chloé lui avouera qu’après les éclairs pralinés elle n’a pas mangé pendant une journée pour compenser. Deux ans plus tard, sur le quai du métro, Gaspard ne parviendra plus à respirer, terrassé par une crise d’angoisse carabinée. Une bagarre entre deux bandes de jeunes. Des flashs de scènes familiales violentes. Une amnésie terminée. Gaspard sanglotera et Chloé comprendra. Elle le serrera dans ses bras. Ils ont les mêmes traumas.

Pour Gabriel, Carmen et Clarisse, la soirée fera date et les transformera.

Carmen vivra une deuxième première fois avec Juliette, découvrira Monique Wittig, the L World, les boîtes queer, les « Wet for Me », datera des filles. L’histoire ne dit pas si elle deviendra lesbienne ou si la soirée ouvrira sur une période d’expérimentations et de découvertes qui finira par s’achever. Parenthèse enchantée avant de retrouver le rang de l’hétérosexualité ?

Clarisse décidera d’assumer ses désirs et sa préférence pour l’exclusivité. Fini de se laisser marcher sur les pieds sous prétexte de passer pour la meuf stylée. Ça ne se fera pas en un claquement de doigts, elle vivra encore plusieurs fois des situations à la Gaby où le mec est clairement dans le déni. Mais cette soirée, celle qui nous intéresse aujourd’hui sera finalement l’étape inaugurale d’un parcours magistral qui culminera quelques années après.

Gabriel commencera par se retrancher dans les carcans de la masculinité à laquelle il essayait déjà de se conformer. Engagement intensif dans la sexualité, répression des émotions de tristesse, de tendresse, voilement de la vulnérabilité, consommation exacerbée de cannabis, d’alcool et d’extasies. Mais cette phase sera de courte durée. Lui succèdera rapidement un épisode dépressif de forte intensité qui le conduira dans un cabinet de psy à tout déballer.

Pour Joseph et Nina, la soirée sera un événement qui déclenchera des effets d’une puissance et d’une durabilité rarement surpassées. La soirée figurera parmi ces rares moments de vie, dont la brièveté temporelle contraste avec l’immensité du retentissement produit. Encore de longues années après, leurs sociabilités, leurs façons de relationner, leurs carrières se trouveront façonnées par ces quelques heures passées un soir d’été, avant les partiels, dans un appartement rénové de 160 mètres carrés au sixième d’étage d’un immeuble haussmannien qui fait rêver.

Joseph ne pourra bander qu’en étant alcoolisé sans pouvoir éjaculer. Par les femmes il sentira systématiquement menacé et préférera les relations anonymisées par la fugitivité de la rencontre et les identités falsifiées. Sur Hinge, Bumble et Tinder, c’est Charles qu’il se fera appeler. Il préférera les soirées sous amphétamines quitte à avaler deux-trois aspirines, les space cake aux confidences en petit comité. Et optera pour une vie nomade, des contrats à durée déterminées à l’ambassade en catégorie C ou B, peu importe, du moment que les pays sont éloignés, ça le satisfait.

Nina sera d’abord terriblement angoissée et constamment exaspérée. Elle s’énervera, se fâchera, s’excusera, culpabilisera, pleurera, se désolera de son état. Tel un fantôme errant elle survivra. Vidée d’intérêt. Elle se détachera des cours, peinant à se concentrer. Un jour, elle tombera par hasard sur un article consacré aux viols conjugaux. Un article quantitatif qui l’initiera aux outils économétriques. Les chiffres, les modèles statistiques, les bases de données c’est assez pratique pour s’occuper l’esprit quand on ne sort pas de son lit pour cause d’apathie. Ça deviendra sa nouvelle lubie. Depuis cette soirée, sa carrière professionnelle est toute tracée.

L’histoire de cette soirée se finit ici. Mais cette soirée, organisée un soir d’été par Carmen pour s’amuser avant de s’enfermer plusieurs journées d’affilée dans les salles sombres de la BNF dans lesquelles l’air est frais, n’est pourtant pas terminée. Elle existe toujours dans la mémoire, dans les pensées, dans les récits et les rêveries. D’eux. Mais de vous aussi. Pour quelques semaines, plusieurs mois, pendant des années ou à jamais.

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