Sur les quais
Clarisse est dehors sur le trottoir. Elle regarde quelques voitures passer sans bouger. Puis sans anticiper elle éclate en sanglots. Une femme âgée s’arrête et lui demande « vous pleurez ou vous rigolez mademoiselle ? ». Clarisse a envie de la trucider. Entre deux hoquets elle crie « occupe-toi de tes oignons connasse » et se met à marcher. Vite. Très vite. Elle court presque pour ne pas se faire remarquer. Elle respire bruyamment. Et elle n’a rien pour se moucher. Il fait chaud. Clarisse enlève son gilet, prend la manche pour se moucher. C’est dégeu. Mais elle le garde à la main parce qu’elle aura très vraisemblablement besoin de recommencer. Elle ne regarde pas où elle va, elle déambule dans les rues au hasard. Une heure, peut-être deux. Impossible de réfléchir. Ses pensées se mélangent par milliers. C’est le fouillis. Les 18 heures qui viennent de s’écouler sont vrac dans sa tête. Elle a besoin de trier. De se repasser le fil de la soirée. Mais elle n’a plus l’énergie. Et elle a peur de plonger dans un gouffre de tristesse et d’y rester à jamais. Elle pense à Chloé.
-Attends deux secondes, y a Clarisse qui m’appelle.
-(renifle).
-Clarisse ? Ça va ? Qu’est-ce qui s’passe ? T’es où ?
-Chloé…Ça va pas du tout. Je sors de chez Gabriel. C’était horrible.
- T’es où là ?
-Je sais pas…Dans la rue… J’ai marché au hasard…Je suis rue Pelée.
- On se retrouve sur les quais ? T’as besoin de quelque chose ?
-Euh des mouchoirs ? Merci !
Chloé est abasourdie. Elle est si flattée que Clarisse l’ait appelée. Elle a une amie. Une vraie amie. Avec qui elle a une relation de complicité. De confiance. Elle est éblouie par la tournure que prend sa vie depuis vendredi. Elle regarde Gaspard sortir du Franprix avec des jus de fruit et des biscuits. Bon il n’a pas encore compris qu’elle n’avalera jamais de confiseries. Mais il est si gentil. Une vague d’allégresse et de tendresse. Elle sourit. Il l’accompagne jusqu’aux quais. Elle se demande s’il va l’embrasser. Cette question ne semble même pas l’avoir effleuré. Sans aucune hésitation, il se penche, l’enlace et la couvre de bisous. Jusque dans le cou. Ça chatouille. C’est drôle. Câlin et « Bonne soirée. À demain ».
-Je suis trop désolée de te voir comme ça…
-J’me mouche et j’te raconte. Voilà. Hier finalement j’arrive chez lui vers 23h. Y avait un p’tit malaise vu que j’lui avais dit que j’voulais lui parler. Donc quand j’arrive, on s’embrasse pas. On s’fait pas la bise non plus. Un peu gênant…J’commence à parler de n’importe quoi. Quand j’suis stressée moi j’parle tout l’temps. Et même je rigole, mais c’est nerveux. Du coup j’lui pose des questions sur sa sœur qui dort et tout. Bref. Lui il est un peu slow honnêtement. Et un peu froid aussi. Par rapport aux autres fois. Mais bon j’me dis ok faut y aller. J’étais méga stressée, j’avais la bouche archi sèche. J’lui demande un verre d’eau. Après on s’assoit dans l’salon. Et là j’lui dis d’un coup sans respirer « Écoute Gabriel j’voulais te parler d’un truc. Hier soir j’ai pas été complètement honnête avec toi. Ça me met mal en fait que tu vois d’autres filles. Et que tu m’en parles. »
- Trop forte ! Trop fière de toi.
- Ouais j’sais pas…Mais merci c’est gentil. Donc j’lui dis ça et là il m’a dit qu’il comprenait, tout ça. Et du coup on a eu une super longue discussion. Bon j’te passe les détails parce que ça a pris toute la nuit et même toute la journée puisque j’viens juste de partir de chez lui. Bref, au bout d’un moment j’lui ai dit : « Gabriel est-ce que tu veux pas avoir une relation exclusive avec moi ? ». Après notre discussion j’me suis dit faut qu’j’demande pour être sûre et pas avoir de regret. Et t’façon j’en ai besoin pour passer à autre chose.
- Non mais c’est clair ! T’as géré.
- Là il m’a dit non comme je m’en doutais. En gros pour lui relation exclusive ça voulait dire couple et il m’a expliqué que, de une, il était pas prêt à être en couple – donc ça c’est indépendant de moi – et de deux, il sait qu’on est pas compatibles nous deux pour être en couple à long terme parce qu’on était foncièrement différents, qu’on avait pas la même manière de fonctionner. Il m’a dit : moi j’ai besoin de beaucoup d’improvisation dans ma vie. Je sais même pas si l’année prochaine je s’rais à Paris ou pas. J’ai besoin de beaucoup de liberté, je suis très indépendant en couple. Et de c’que j’vois de toi, t’es pas comme ça. T’as quand même besoin de stabilité. Et ça fonctionnerait pas. Et il a raison en vrai. Moi s’il part du jour au lendemain j’vais être archi mal. Et aussi il m’a dit – après il a changé d’avis – mais au début il m’a dit qu’il avait pas de sentiments pour moi.
- J’te laisse tout raconter et j’réagirai après mais j’ai déjà mille trucs à dire.
-Il m’a dit qu’il était attaché à moi mais qu’il avait pas de sentiments. Mais ça c’était à 2h du mat’ après il s’est passé encore plein d’trucs. En gros moi après ça j’lui ai dit « bon bah j’vais y aller ». J’étais trop mal. Pour moi j’étais en mini rupture t’sais. Déjà il m’dit qu’il a pas d’sentiments pour moi. Ça donne quand même un coup à l’égo et même j’étais super triste donc j’lui dis « j’vais rentrer chez moi, j’ai besoin d’être un peu seule et en plus j’suis super fatiguée ».
-Non mais oui. C’est complètement légitime. Évidemment. Ça n’a aucun sens de rester après cette discussion. Par contre, lui dire que tu as des sentiments pour lui alors que lui non ça doit pas fragiliser ton égo, au contraire. Faut jamais avoir honte d’aimer quelqu’un, c’est génial d’aimer quelqu’un, enfin dans le sens ou ça ne dit que des trucs positifs sur toi. Que tu es une personne qui est capable d’aimer, d’éprouver de la tendresse, de l’admiration pour les autres. Et en l’occurrence t’es aussi assez mature pour l’exprimer. Je trouve ça incroyable. Après t’aimes une personnes toxique c’est pas ouf. Pas parce que ça dit un truc négatif sur toi mais juste parce que bah tu vas souffrir quoi.
-Ouais…Mais c’est difficile de l’voir comme ça…Moi j’avais juste envie de déguerpir.
-Non mais c’est normal ça. Même sans avoir honte, juste t’as rien à faire chez lui, vous voulez des trucs divergents.
-Ah bah voilà ! On est d’accord. Sauf que lui il l’a hyper mal pris. En fait j’ai pas compris pourquoi mais il m’a dit « ouais ça m’saoule ces hauts et ces bas ». Tu d’vais v’nir pour passer une soirée tranquille sympa et là on s’prend la tête. J’lui dis « non on s’prend pas la tête Gabriel. J’t’explique que moi j’ai réfléchi et en fait une relation chill non exclusive ça me convient pas. Ça me fait trop souffrir parce que j’ai des sentiments pour toi. Donc j’te dis la relation qu’on a actuellement ça peut pas continuer. J’te propose une relation exclusive. Tu me dis non. Bah je pars. J’le fais pas pour t’emmerder. Et j’te fais pas la tête, j’suis pas en colère. Tu veux pas la même chose que moi bah c’est comme ça. Mais là j’ai besoin d’rentrer chez moi, d’appeler mes copines et de me gaver de du chocolat pour me consoler. » F’in j’ai pas dit ça, le truc de se goinfrer de sucre. Mais bref, j’commence à m’préparer et là il m’dit « bon d’accord désolé d’avoir mal réagi. On s’fait un dernier câlin quand même ? » J’dis ok. J’aurais pas dû. Parce que bon du coup on a couché ensemble.
-Prévisible…
- Mais j’me sentais trop mal. Limite sale. Genre j’avais l’impression que j’m’étais pas respectée. Genre le mec j’lui dis que j’suis amoureuse de lui, il m’dit pas moi mais par contre j’veux bien ken. Et j’le fais t’sais… Vraiment j’me dégoûtais. Du coup j’lui ai d’mandé si j’pouvais prendre une douche avant d’partir et j’suis allée m’laver. Ça m’a fait du bien. Genre j’me sentais mieux en sortant. J’me dirige vers la sortie et là j’passe devant la cuisine et sa sœur était levée. Il préparait le p’tit déj et y a Julie qui me demande de rester. J’me suis dit bon c’est la dernière fois qu’la vois. Vas-y. J’reste pour le dej et j’m’en vais. Donc c’est c’que j’fais. Après j’dis au revoir à Julie, j’prends mes affaires et j’pars. Et là y a Gabriel qui vient me chercher en bas, alors qu’j’étais déjà dans le hall de l’immeuble et qui m’dit « j’ai pas envie qu’tu partes. J’comprends pas pourquoi, j’me sens vraiment trop mal depuis tout à l’heure. Pars pas s’te plaît. » Là ça commence à m’fatiguer j’lui dis « mais tu veux quoi en fait ? tu veux m’avoir sous l’coude mais sans être avec moi ? ». Et là il commence à partir dans un tunnel en mode « non pas du tout. Je sais c’est moi qui débloque. Je sais pas c’que j’ai. C’est pas normal de se sentir comme ça à 20 ans. » Là j’étais sidérée. J’lui redemande « mais Gabriel t’es sûr que t’as pas des sentiments pour moi ? ». Et là il m’répond que si probablement, qu’il s’en était pas rendu compte. Mais que depuis tout à l’heure il s’demande si c’est pas ça. Un délire. J’te jure le mec s’en était pas aperçu. J’remonte. On passe la matinée allongés sur son lit en s’faisant des câlins. Après on cuisine pour le dej’ avec sa sœur. Et après on a re-eu une grosse discussion. Mais au final on en est arrivés à la même conclusion. En gros on a des sentiments l’un pour l’autre mais on serait incompatibles pour être en couple donc y a pas d’solution. C’est limite pire que quand j’pensais qu’il en avait rien à faire de moi. Voilà. Tu sais tout.
-Mais c’est-à-dire ? Après t’es partie ? Vous avez décidé quoi ?
-Bah ouais j’suis partie. On a dit qu’on restait amis mais que probablement dans les premiers temps on aurait besoin de prendre de la distance donc on va essayer d’se voir le moins souvent possible. Et y a l’été qui arrive donc ça tombe plutôt bien.
-Oula… Écoute, moi j’pense que c’est super triste là parce que ça fait comme une tragédie grecque. En mode une fatalité s’abat sur vous. On s’aime mais on ne peut pas être ensemble. Du coup ça contribue à faire une vision méga romantique du truc. Et bon courage pour passer à autre chose avec ce genre de scénario dans la tête. C’est typiquement le genre d’histoire toxique as fuck où pendant toutes vos années de fac vous allez constamment être en on and off. Désolée c’est un peu cash...
-Mdr j’connaissais pas cette facette de toi. J’découvre des trucs tous les jours.
-Non mais sérieusement. Alors qu’en vrai c’est pas du tout une incompatibilité dans l’sens où j’pense pas que ça pourrait fonctionner avec personne. Lui il s’dit qu’il a besoin d’une meuf qui est indépendante mais ça veut dire quoi exactement ? Genre indépendant ça peut vouloir dire qu’il veut que sa meuf travaille, ait ses propres potes, ses propres activités et que toute sa vie soit pas dédiée à lui. Et ça ok, enfin ça m’paraît assez courant aujourd’hui vu notre époque. Mais bon de c’point d’vue-là j’vois pas vraiment en quoi t’es dépendante… Et même j’pense que y a peu d’filles qu’il fréquente qui soient dans cette forme de dépendance. Bref. Mais en fait lui quand il dit qu’il veut une meuf indépendante je pense qu’en fait ce que ça veut dire c’est qu’il veut une meuf de laquelle il ne sera pas dépendant lui-même. J’pense qu’à l’heure actuelle il peut pas être en couple avec une fille pour qui il a des sentiments parce qu’il a l’impression de perdre le contrôle de ses émotions. En mode tes actions, ce que tu dis, ce que tu fais, ça a des effets sur lui et j’pense qu’il a peur de s’engouffrer dans un tunnel et de pas être capable de gérer. Du coup il est en panique. Donc en gros il peut être en couple avec une fille pour qui il a pas d’sentiments, sauf que si elle a des sentiments, il va commencer à angoisser de l’asymétrie et avoir l’impression de s’enfermer dans un truc dont il a pas envie. Comme avec Garance un peu. Donc j’dirais qu’il peut avoir une relation sérieuse avec une meuf qui ne l’aime pas et que lui n’aime pas. Sauf que du coup comme les deux s’en battent les couilles bah juste ça devient jamais un couple. Conclusion : il est affectivement indisponible. J’lui recommande de passer par la case psy pour gérer tout ça sinon il va se r’trouver systématiquement dans cette situation.
-J’avais pas vu ça comme ça. C’est pas con. Mais d’où tu sors tout ça ?
-Des années à écouter mes copines me raconter leurs problèmes de cœur en étant moi-même hors du game ça fait que j’ai pu en comparer des histoires. Et comme moi j’avais pas d’enjeu c’était plus facile.
- C’est original…Mais ça m’fait du bien. Sinon j’ai l’impression qu’c’est moi l’problème, qu’j’suis pas assez autonome. Et qu’c’est d’ma faute un peu.
-Non mais alors vraiment pas ! Être dépendant dans l’sens d’être affecté par ce que fait l’autre, comme par exemple se barrer d’Paris, c’est normal. Mais en fait c’est même pas que dans les relations amoureuses. Genre si tes meilleurs potes déménagent, tu vas être triste. Juste pour lui c’est plus acceptable déjà parce que c’est moins intense et ensuite parce que dans le groupe de mecs avec lequel il a grandi, socialement c’est ok de dire que t’as l’seum d’avoir perdu un frère. Alors que si t’es triste pour une meuf t’as l’air d’un fragile.
- Pfff ça fait chier quand même. Merci en tous cas. J’vais y réfléchir. Comme on dit j’vais dormir dessus. Par contre meuf faut vraiment qu’tu rejoigne les Soeurcières. Après les exams on s’occupe de ton adhésion.
Ding
-Gaby m’a envoyé une musique. Putain mais il a pas compris que c’est fini notre relation en fait. Moi j’ai besoin de pas lui parler pendant un certain temps.
-C’est quoi la musique ?
-Addition de Claude. J’connais pas.
« J'ai peur si tu restes J'ai peur de tes gestes Qui disent qu'on avance ensemble J'ai peur de tes lèvres Qui m'embrassent pour la millième fois Ça veut dire quoi, ça veut dire quoi ? J'ai peur des SMS Qui s'entassent depuis des années Dans nos téléphones, c'est terrifiant J'ai peur de l'appartement Car il crie faut voir plus grand Mais c'est quoi plus grand Moi, je suis à mon maximum
Tout s'additionne, tout s'additionne, et ça dissone S'additionne, tout s'additionne, et ça dissone »