Gabriel
Allongé sur son lit, en caleçon, Gabriel baille, s’étire et tend le bras. Merde, mais il est où ? Ah, son portable était sous l’oreiller. Putain, déjà 18h. Il est à la bourre… Comment c’est possible d’être aussi paresseux ? Ça fait presque deux heures qu’il roupille alors qu’il s’était convaincu de sécher pour réviser le partiel d’éco po. Il n’a rien suivi, mais heureusement Chloé lui a photocopié ses fiches. Bon allez, à trois il y va. C’est quoi ce truc humide ? Oh le boloss, il marché sur sa chaussette à branlette. Ça lui fait penser qu’il doit aller se doucher. Et effacer son fil historique avant de partir. Quand il n’est pas là, sa sœur lui pique toujours son PC. Il est pour le porno. Particulièrement pour les filles, pour les éduquer. Mais à 11 ans, c’est tout de même un peu prématuré. Ça pourrait la choquer.
« Tjs ok 18h30 ? »
« 45 ? »
« Ok mais pas plus tard
G une autre commande après »
« Tqt »
« Ct shit ou beuh ? »
« Beuh »
Un jean, son sweat Hugo Boss, ses Stan Smith et c’est parti. Il vérifie qu’il a bien la tune, passe dans la cuisine, ouvre le frigo, ne voit rien qui lui plaît. Le vendredi, ce n’est jamais la folie, comme sa mère fait les courses le samedi. Quelques olives, un morceau de chèvre, un bout de conté racorni.
-Allo ?
-Ramène toi Gaspacho. J’bouge pour chercher la weed. J’ai 30, t’as combien toi ?
-Pareil.
-Rdv chez Dédé ?
-Yep.
-À toute bro.
Gabriel attrape un paquet de Pepito à la voilée. Il est toujours aussi affamé. Sa casquette, son blouson et il est prêt pour décoller.
-T’as fait quoi c’t’aprem ?
-Rien. Tout l’monde est pas aussi déter que Pélican qu’est-c’tu veux. Tu sais qu’il a offert ses gros muscles à Carmie pour l’aider à installer ?
-Il en rate pas une lui. Si sa start-up ça décolle pas, y pourra toujours monter une boîte de déménageur lui, c’est bien d’avoir un plan B.
-Mais il a grave gonflé en vrai ! Il va tous les jours à la salle, c’est un ouf.
-Waw respect. Moi j’ai trop la flemme.
-Pareil. Par contre c’est ça daronne qui douille. Elle doit acheter 30 œufs par semaine, 10kg de poulet et des yaourts en série.
-La pauvre.
Gabriel s’allume une clope.
-T’as ton enceinte ? Balance du son.
Ding. Gabriel pose le briquet et sort son portable de la main droite en avalant une grosse bouffée de fumée.
-Y a Clarisse qui veut qu’on passe la chercher. Elle fait sa princesse.
- Tu lui plais. Fais pas genre t’as pas capté. En plus, toi aussi elle te plaît non ?
-Ouais mais j’sais pas trop. J’hésite. Elle est fraîche, franchement, j’aime bien son délire mais j’sais pas elle est p’t’être un peu trop posée. Sa vie est super organisée. Elle a déjà son plan d’carrière. Elle a ses cours de hip hop, ses dîners d’famille, sa sœur elle est maquée depuis des années. Elle va s’trouver un mec sérieux, s’installer, s’marier, avoir des gosses. ‘Fin sa vie ça va être bien rangée. Tema ma vie à côté. J’sais même pas si j’vais valider, j’tise quatre fois par semaine et un jour sur deux j’suis foncedé. J’pense qu’ça va pas matcher. Elle va m’prendre la tête.
-Oula mais tu débloques. Déjà Clarisse elle est bourrée aussi souvent qu’toi. Et ok elle sait ce qu’elle veut faire après la licence mais sinon elle est duper aussi. J’pense pas du tout qu’elle veut la vie qu’tu décris. Mais bon j’en sais rien et toi non plus. Mais elle a l’air de bien t’kiffer. Là c’est toi qui t’prend la tête mon gars, c’est pas elle.
Gabriel tire quelques taffes. Il est penseur. C’est vrai qu’il aime bien être avec elle, il a l’impression qu’elle le comprend mieux que les autres. Et puis en vrai ça pourrait aussi être pas mal pour changer. Il ne va pas passer ses dimanches jusqu’à 30 piges en gueule de bois sans pouvoir émerger avant l’heure du dîner.
-Tu crois qu’j’devrais foncer ?
-Si t’es bien avec elle, j’pense que tu d’vrais pas abandonner avant d’avoir essayé.
-C’est comme ça qu’tu l’vois pour Chloé ?
-Change pas d’sujet, on parlait de toi là. Mais oui c’est comme ça que j’le vois pour Chloé.
-Tu vas la chopper à la soirée ?
-J’sais pas, j’verrais comment ça s’présente. J’pense qu’elle est plus timide que Clarisse, faut pas qu’j’me précipite. J’ai pas envie qu’elle se sente acculée.
Plus de deux heures qu’il est à la soirée et Gabriel ne lui a pas encore parlé. Il lui a juste proposé de fumer, ce qu’elle a accepté. Sur le coup, il a pensé « Gaspard a raison, elle n’est pas aussi sage que je peux l’imaginer. Elle a un côté déjanté ». Sur le trajet, Clarisse n’a parlé qu’avec Gaspard de leur exposé. De toutes façons, lui aussi était occupé. Jo voulait lui montrer sa dernière trouvaille sur Reedit : des adeptes de BDSM qui poussent le jeu jusque dans la vie. Le mec donne des ordres et n’hésite pas à sortir le fouet si sa chemise est mal repassée pendant que la meuf fait le ménage en string et lèche le parquet pour le nettoyer. Jo se bidonnait. Il ne cessait de répéter : y en a ça les excite. Ils restent même dans leurs rôles plusieurs jours d’affilée. Gabriel s’est demandé si ce n’était pas son fantasme à lui aussi. Ce serait un peu chelou. Mais après tout, ce genre de trucs c’est privé. Il préfère ne pas juger. Parfois tout de même, il se demande si Jo n’est pas un peu dérangé. Mieux vaut éviter de creuser. Il s’est contenté de ricaner. De toute façon, l’humour de geek c’est pas vraiment sa tasse de thé.
Sur la piste de danse, Clarisse fait son show. Décidément, elle a envie d’être regardée. Il ressent un léger agacement. Évidemment, il serait dans le déni s’il prétendait qu’elle n’était pas sexy. La vérité c’est que Gabriel est exaspéré d’être intimidé.
Il a encore merdé. Le coup des sucettes c’était peut-être un peu déplacé. Il ne sait même pas ce qui lui a pris de sortir un truc pareil. Très con. Il s’était enfoncé dans un tunnel et ne savait plus comment se dépatouiller. Il avait senti grandir en lui la vulnérabilité et il avait paniqué. Déboussolé, il avait improvisé. Quand il a réalisé, c’était trop tard, il avait déjà fini de parler. Il a toujours l’impression de réagir à côté. Enfin non, pas toujours. Il y a des moments où ça disparaît. Avec Clarisse justement, c’est déjà arrivé. Mais pas en soirée. Plutôt après le sexe, sur l’oreiller, parce qu’il est plus décontracté. Le seul moment où il peut faire des câlins spontanément. En quête d’abandon et de fusion. C’est cette intimité qu’il a espoir de retrouver à chaque fois qu’il finit au pieux avec une inconnue. Malheureusement ces tentatives sont rarement couronnées de succès. Dans 99 pourcents des cas, l’échec est cuisant. Il ressort avec un sentiment d’isolement encore plus important.
« Y’a des jours j’ai envie de love, Y a des jours j’ai envie de viser ta tête et boom, Tu t’assois sur mon heart. Mais moi j’veux juste que tu m’appelles ta Babyboo »
-On fait un groupe des damnés. Le père de Carmie a de l’absinthe. T’es chaud ?
-Toujours mec, toujours.
-Shot ?
-Vous êtes pas prêts.
-Rahhh c’est c’qu’on aime.
- Bon et Pélican ?
- Vas-y, fais-pas ta gonzesse.
-Non vraiment, non merci. Pas mon délire.
-Mais si tiens.
-Non mais force pas Jo. C’est pas grave. Il arbitre.
-T’es chiant.
-Mec, faudra bien quelqu’un pour vous ramener. Vous allez tous ramper.
-T’as peur de pas gérer le footing demain ? Franchement c’est pas un verre qui va changer quoi qu’ce soit.
-D’où le mec qui a pas couru d’puis le CP veut conseiller ?
-Sauvage.
-Vas-y ta gueule, avec ton bide à bière tu peux parler.
« Donc je l'ai revue Quel bluff j'vais lui sortir? La meuf est encore plus fraîche en plein jour J'arrête pas de mater son cul J'y plongerais 25 fois par jour Jusqu'à ce que la gow appelle au secours Jusqu'à ce qu'elle n'en peuve plus Puis je la sauverais, la réanimerais Pour qu'elle ne me quitte plus. »
Gabriel est bien. Désinhibé. Avec l’alcool, il a envie de rigoler. Et surtout, il n’est plus du tout contrarié. Tout à l’heure, la discussion avec Clarisse ça l’a fait chier. Mais là, il a tout oublié. Il pense juste à ses fesses et à sa chatte qu’il aimerait bien bouffer. Alors sans plus attendre, il appuie juste sur envoyer.
« Tu veux dormir chez moi ce soir ? »
10 minutes qu’il n’a pas de réponse alors que la gow est sur son portable sans arrêt. Ça y est ça l’a saoulé.
….
Clarisse écrit. En vrai, il est un peu stressé.
« Non ce soir pas dispo, déso »
C’est abusé. Il vient la chercher et elle peut même pas le remercier, c’est une salo…Ding.
« Je dors chez Carmi pour l’aider à ranger
Demain ? »
Gabriel est saucé. Il lui fait un clin d’œil à travers la salle à manger et c’est bouclé.