III — Après la soirée

Après les éclairs pralinés

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Ils sont tous les deux gênés. Ça fait plusieurs minutes, qu’aucun des deux n’ose parler. Quelques bafouillements, et le silence pendant qu’ils continuent d’avancer tout en regardant leurs pieds. Gaspard s’arrête. Fixe Chloé. Et maladroitement se penche pour l’embrasser. Chloé sourit. Ça lui a fait oublier les 260 calories qu’elle vient d’avaler et la couche de graisse qu’elle imagine en train de se former entre son nombril et son pubis.

- Je pense que tu as compris que je t’aimais bien…

-J’étais pas trop sûre…

-Tu es sûre maintenant ?

-Euh…oui ?

-Tu as l’air d’hésiter. Je t’aime bien Chloé.

-Moi aussi…Euh, moi aussi je t’aime bien.

-Moi je veux quelque chose de sérieux par contre.

-Ah.. ? D’accord.

-D’accord ? D’accord pour quelque chose de sérieux ?

-Bah euh oui. Oui d’accord pour quelque chose de sérieux.

-On est ensemble du coup ?

-Bah…euh oui. Je suis un peu nulle pour les relations je crois. Enfin, j’ai pas l’habitude.

-Moi non plus On apprendra ensemble. Mais je m’inquiète pas, je suis certain qu’on va très bien se débrouiller.

Chloé est sidérée. Elle a du mal à intégrer la nouvelle. Irréel. Elle est sonnée. En même temps, elle ne veut pas s’emballer. Les histoires ont toujours tendance à mal tourner. Un peu excitée. Mais elle reste mesurée. Ça finira par la briser. Peut-être que demain il aura oublié, ou pire encore, ce qu’elle craint par-dessus tout c’est le ghosting. Pour ne rien arranger, elle a les paroles d’une chanson qu’elle a écoutée sur le trajet qui tournent en boucle. Impossible de les effacer. Gluantes, elles collent à ses pensées.

« C’est dur de croire que tu m’aimeras toujours, Si, si ça dure et qu’un beau soir-là tu découvres Qui je suis quand mon anxiété m’appelle Ah bien sûr que je lui réponds parce que souvent il n’y a qu’elle »

-C’est un petit ou un grand frère que tu as ?

-Petit. Enfin il a juste un an de moins que moi. Un peu plus mais je suis né en début d’année et lui en fin d’année. On a qu’une classe d’écart.

-Tu t’entends bien avec lui ?

-Ouais…Franchement oui, on s’entend bien.

-C’est chouette ! J’aurais bien aimé avoir des frères et sœurs moi.

-Tu es fille unique ?

-Oui. C’est pas toujours très drôle de vivre qu’avec ma maman. Elle a tendance à manquer d’énergie, un peu genre déprime. Mais elle le reconnaîtra jamais. Du coup faut lutter pour qu’elle reste pas allongée sur l’canapé toute la journée. Trouver mille idées d’activités.

-Oh c’est pas drôle ça. Mon père est très déprimé. Je vois complètement le poids à porter.

-Ça fait longtemps ? Que ton père est déprimé j’veux dire.

-Déprimé j’pense 9-10 ans quand même. Mais avant c’était pas mieux il était très violent. Physiquement je veux dire. Ou même il piquait des grosses colères de manière inattendue. On pouvait jamais anticiper. Par exemple, on a appris que quand il avait les yeux légèrement fermés, il fallait qu’on fasse absolument aucun bruit. Si au p’tit déjeuner on posait notre couteau sur l’assiette et que ça faisait un cling un peu trop fort, il explosait. Ces dernières années c’est plus vraiment ça. Il a toujours des mood swing mais ça va prendre une autre forme. D’un coup il va se renfermer. Et il dit des trucs méchants.

-La violence morale et psychologique a remplacé la violence physique…Je sais pas si c’est mieux.

-Et toi ta maman ?

-Je sais pas trop…En fait depuis toujours je crois. Mais c’est difficile à dire parce que je m’en suis aperçue que très récemment.

Gaspard se sent heureux et apaisé. Avec Chloé à ses côtés, il est comblé. Avec Chloé à ses côtés, il sait comment exister. Depuis qu’il l’a embrassée, sa démarche est plus assurée. Il est fier et décontracté. Maintenant qu’il a une copine, plus besoin de draguer, plus besoin de se justifier quand, en soirées, il n’essaie pas de choper. Et puis Chloé a besoin de lui, il le sait. Il sera son sauveur. Un diamant brut caché qu’il suffit de déterrer. Enlever la terre pour qu’il puisse briller. Il pense que quand il scintillera, lui aussi sera sauvé.

-Le week-end prochain ça te dirait d’aller au ciné ?

-Oh oui super bonne idée !

-J’ai vu que y avait une adaptation d’un des romans de Louisa May Alcott. Tu voudrais aller la voir ?

-Euh oui avec plaisir. Tu veux qu’on y aille quand ? Vendredi soir ? Y a un match samedi non ?

-Oh c’est gentil mais comme tu veux. Je peux rater le match, j’m’en fiche. Y en a plein. Les mecs me raconteront. Je préfère aller au ciné avec toi.

-Oh c’est adorable, merci beaucoup. Mais moi vendredi soir ça me va aussi. Donc autant y aller vendredi comme ça tu peux faire les deux.

Chloé est immédiatement rassurée. Avec Gaspard, elle est à l’aise, en sécurité. Elle a toujours cette peur en toile de fond d’être abandonnée. Mais c’est plus léger que ce qu’elle imaginait. Pour une fois, elle n’est pas la dernière roue du carrosse. Il a l’air de faire attention à elle, de ne pas la caser dans un emploi du temps déjà bouclé. C’est différent de ce qu’elle connaît avec sa mère. C’est si doux que ça la stupéfait. Avec Gaspard, elle peut prendre des initiatives sans craindre d’être rejetée.

-Tu vas réviser chez toi cette semaine ?

-Non je pense que je vais aller à la bibli avec les filles. Tu veux venir ?

-Oui. Je viendrai peut-être pas tous les jours mais oui !

-Tu peux proposer aux mecs aussi si tu veux.

-Je sais pas s’ils viendront, on est moins sérieux que vous. Mais je leur proposerai. Sinon je viendrai seul.

-Gaétan il est sérieux quand même.

-Oui Gaétan c’est l’exception. Mais Gaby et Jo on peut pas dire… J’ai fait un exposé avec eux et c’était pas facile de les motiver.

-On pourra en faire un ensemble l’année prochaine, comme ça tu pourras comparer les expériences !

Gloups. Gaspard sourit mais, soudain, il se sent nerveux. Il ne sait pas si travailler avec Chloé est une riche idée. Il peut très rapidement s’emporter quand on ne le laisse pas décider ou qu’il n’est pas satisfait par les idées avancées. Son exaspération est démesurée mais il est incapable de la maîtriser pour la faire diminuer. Il entre dans des états de fureur qui le transforment intégralement, de la tête aux pieds. Il devient violent, enragé. Il tremble, il serre les dents, les poings. Tous ses muscles se contractent, chauffent tellement qu’ils sont prêts à déflagrer. Sa force est décuplée et il fait des gestes insensés. Soulever des tables, balancer des chaises, rugir comme un lion. Honnêtement, il a déjà tout fait. Ses yeux deviennent globuleux, sa respiration accélère, son cœur cogne. Il y a cette d’une puissance en lui qui ne fait que s’amplifier. Il attend la détonation. Tous l’attendent. Car il n’y qu’une seule issue. Dix minutes et il se sent coupable d’avoir laissée la cocotte-minute exploser. Penaud, la tête baissée, il revient toujours s’excuser. Il accepterait tout pour compenser : payer autant de tournées que souhaitées, aider à déménager, faire les courses et tout payer sans jamais demander à se faire rembourser, finir les exposés seul, tout boucler même si ça implique de veiller tard la nuit et de boire des litres de café. Il suffit de lui demander. Il dit oui sans réfléchir, par nécessité, pour se protéger. Alors bon, travailler avec Chloé ne le réjouit pas. Soit elle va fuir, soit, pire, il va lui nuire. Dans les deux cas, faute de tir. Gaspard regarde Chloé. Il lui prend la main et l’embrasse. Immédiatement, ses lèvres sur les siennes chassent ces sombres pensées. Il a déjà oublié. L’année prochaine, c’est lointain tout compte fait. Il aura le temps de voir venir. D’ici là, ils pourront lire ensemble au soleil, se dire des secrets, rire. C’est plutôt ça qu’il a en ligne de mire.

-Tu fais quoi cet été ?

-Là je fais un stage pendant un mois. Et ensuite je pars en vacances avec ma mère puis avec mon père. Et toi ?

-Je fais un stage aussi, et en août je pars avec mes potes du lycée deux semaines et après j’pars en famille chez mes grands-parents.

-Oh c’est cool ! Tu pars où avec tes potes ?

-En Turquie. On part tous ensemble à Istanbul la première semaine et celle d’après on sera trois, on va faire un circuit.

-C’est génial !

-Ouais ça va être cool.

-Vous êtes combien en tout ?

-Huit : Pierre, Félicien, Jean, Dimitri, Clara, Ysé et Elsa. Mais après je reste qu’avec Félicien et Clara, les autres rentrent.

Toute l’énergie de Chloé a fuité. Sa gorge se serre. Deux semaines en Turquie avec ses amis, il va l’oublier. Au lycée en plus, tout le monde sort avec tout le monde. À tous les coups, il a eu une histoire avec Clara, Ysé ou Elsa par le passé. Et le voyage va raviver le désir jamais vraiment étouffé. Une grosse boule coincée dans sa trachée bloque sa voix. Quand elle réussit finalement à sortir des sons, elle s’aperçoit qu’elle s’est mise à chuchoter. Elle concentre tous ses efforts pour prendre un air décontracté. Parce que là sa peur est complètement déplacée, elle a beau être convaincue qu’il vaut mieux être transparente pour créer de belles relations, elle a peur que, d’emblée, cet excès d’authenticité refroidisse. Il faut tout de même savoir doser.

-Et vous allez habiter où ?

-La première semaine on a loué un Airbnb et ensuite on sait pas encore, l’itinéraire est pas encore complètement arrêté.

-Un airbnb pour huit ? C’est un palais !

-Non même pas, y a trois chambres. Une pour Clara et Félicien, une pour Elsa et Ysé et l’autre pour Pierre, Dimitri et moi. Et Jean dormira dans le salon parce qu’il ronfle. C’est terrible, l’année dernière on était partis en Géorgie et on partageait la chambre avec lui. Au bout de trois jours on en pouvait plus, on était épuisés. On avait fait toutes les pharmacies pour dénicher des boules quies mais je te dis pas la galère, personne nous comprenait. Et même lui après il culpabilisait du coup il essayait de contrôler sa respiration. Mais quand tu dors c’est impossible. Donc pareil il était explosé. On était des zombies. Un jour on s’était endormis dans la gare de Batoumi et on avait raté le train. Je te dis pas l’enfer, on pouvait plus rentrer parce qu’évidemment c’était l’dernier. On a fait du stop. L’épopée. Donc là on a fait exprès de prendre un appart avec un canapé lit.

Si Clara et Félicien dorment ensemble, elle peut formuler l’hypothèse relativement vraisemblable qu’ils sont en couple. En revanche, il faudra qu’elle enquête sur Elsa et Ysé. Mais c’est déjà une bonne nouvelle : la deuxième semaine, elle pourra respirer. Ceci dit, il y a toujours le risque des boîtes de nuit. À la limite, ce serait juste pour un coup rapide. Pas nécessaire de s’alarmer. On ne tombe pas amoureux en cinq minutes. Et avec un circuit, peu de chance de se voir de façon répétée… Deux heures que Chloé est en couple, et voilà qu’elle est déjà parasitée par l’insécurité d’être trompée, d’être remplacée. Il faut dire qu’elle pense être un colis piégé. Derrière son masque bien lisse et ciré, se cache un monstre hideux, dégoulinant et puant. Chloé se déteste de se retrouver bloquée dans ces schémas de pensées. Elle aurait envie d’enfoncer les ongles dans le sternum. Malheureusement ils sont tout rongés. Elle hésite à subtilement passer une main sous sa robe pour interrompre ces flux psychiques. Mais elle craint que ce ne soit pas très discret. En plus elle a doute sur l’efficacité vu ses ongles de bébé.

-On s’appellera pendant nos vacances ? Comme ça je te raconterai. Et je t’enverrai des photos, tu pourras me dire ce que tu en penses comme ça.

-Avec plaisir. Je suis jamais allée en Turquie en plus, je vais découvrir un pays en virtuel. C’est étonnant qu’ils aient pas pensé à cette nouvelle option touristique « La Turquie en zoom à petits prix : découvrez les plus belles mosquées, l’art culinaire et imaginez-vous dormir sur des oreillers rebondis »

- (rires) C’est un concept, faut lancer ta start-up ! Je suis sûr que tu vas cartonner. Ça fera un tabac et Gaétan te suppliera pour que tu l’aide à rentrer dans ton incubateur.

- (rires). Pas sûre d’avoir la fibre entrepreneuriale malheureusement…

Chloé est tellement légère qu’elle va s’envoler. À peine une crainte apparaît, que Gaspard se hâte de l’écraser. Il y a là quelque chose de merveilleux : une interaction d’ordre amoureux dans laquelle il n’y a rien de douloureux. Tout lui paraît si simple brusquement. Elle a envie de sautiller, d’agiter ses mains, de chanter. Elle se contente de le câliner et de poser sa tête sur son épaule en fermant les yeux pour profiter. Être en couple, finalement, ce n’est pas si compliqué.

-Et toi tu pars où avec tes parents ?

-Avec ma mère je pars en Norvège et avec mon père et ma belle-mère on part au Japon.

-Wow ! Je savais pas t’étais une globe-trotteuse !

-Mmmh mes parents plutôt. Je sais pas si j’adore moi. Mais bon.

-Tu me donneras des petites nouvelles ?

-Oui bien sûr ! Je te prendrai des photos aussi. Et y avait un truc que je faisais avec ma meilleure amie que j’aimais bien. Mais t’as le droit de pas être tenté hein ! C’est juste une idée. En gros nous on lisait les mêmes livres et après on s’appelait à la fin de chaque chapitre pour se raconter où on l’avait lu, à quel moment. Genre le décor où on était, ce que faisait nos parents à c’moment-là ce genre de truc. Et on découvrait les personnages ensemble. Oula en le disant j’me rends compte que ça fait très nunuche.

-Non pas du tout ! C’est une très bonne idée. J’ai trop envie de le faire aussi. Vous étiez hyper inventives. Tu as une idée de la liste ?

Devant lui, Gaspard voit un avenir enchanté. Un enchaînement de jours où il se réveillera motivé. Fini, le manque d’enthousiasme qui l’animait, la difficulté à dénicher des activités pour l’occuper, surtout l’été, quand il n’est pas attendu de travailler. Désormais, il n’y aura plus de doute car à défaut d’apprécier ce qu’il fait, il y aura toujours le plaisir de le raconter à Chloé.

« Chloé et moi on est chauds, on vient. Tu nous diras quoi apporter »

-T’as mis « Chloé et moi » ? Ils vont trouver ça chelou non ?

-Je pense qu’ils ont tous compris.

-Tu crois ?

-Bah s’ils ont pas compris, ils vont pas rester dans le flou longtemps de toute façon.

Alors ça y est ? C’est une relation officielle. C’est pour de vrai. C’est la réalité. C’est vraiment ce qui est en train de se passer. Elle est en couple. Elle a l’impression d’avoir gagné dix ans de maturité depuis qu’elle est sortie de la pâtisserie de la rue Pavée. Son nouveau statut lui donne de l’assurance. Elle ne se demande même plus comment elle va manger demain soir si, chez Gabriel, il n’y a que des pizzas surgelées et des cornetto. Avec Gaspard, elle se sent protégée. Elle apportera un sandwich qu’elle croquera sur le chemin, quitte à prétexter qu’elle a beaucoup trop faim pour patienter.

Aux Cercles de la forme pour se défouler et refouler

Nina se sent si triste depuis samedi. Elle n’a aucune énergie. Ce matin, elle a pris deux heures pour se lever. Elle avait la nausée et des difficultés pour se repérer. Comme si un brouillard épais la paralysait et l’empêchait de bouger. Jusqu’à présent, ça ne lui était jamais arrivé. Au réveil, ses paupières étaient si lourdes qu’elle a préféré rester dans le noir. Les rayons de soleil l’éblouissaient. Probablement une gueule de bois carabinée. La prochaine fois, elle essaiera de prendre des cocktails moins chargés. Ou de rester sur le rhum, son alcool préféré. Nina se sent si triste depuis samedi. Et elle n’a plus d’appétit. Au brunch, elle a à peine fini sa tartine saumon-avocat alors que d’habitude elle lèche l’assiette goulûment pour ne gaspiller aucune miette. Les substances qu’elle a avalées l’ont probablement déréglée. Perplexe. Elle a pourtant déjà fait largement pire. Nina se sent si triste depuis samedi. Et aussi, tout l’horripile. Pendant le déjeuner, elle n’a fait qu’aboyer. Avec Chloé et Clarisse ça allait. Mais quand les autres ont débarqué, elle s’est transformée en chien enragé. Elle a fini par partir, les autres n’ont pas su quoi dire. Chloé est rentrée au métro avec elle et l’a réconfortée. Nina se sent si triste depuis samedi. Et sale aussi. Quelque chose en elle la répugne. Elle voudrait s’arracher l’estomac, l’intestin grêle. Le dégoût remonte même jusqu’à l’abdomen. Elle voudrait tout javéliser, ses veines, ses organes, sa peau. Du détergeant pour bien tout décaper. Il y a quelque chose de dégoûtant qui la colle. Ça l’écœure, elle ne peut plus rien avaler. Tous les aliments ingurgités la contaminent. Ils deviennent abjects dès qu’ils pénètrent dans sa bouche. Ignobles quand ils glissent dans son œsophage. Ce matin, sa tartine et sa compote avaient un goût immonde. Rien n’est passé, la tartine était propre de l’extérieur, mais à peine dans sa trachée elle a tout entaché. Elle a failli vomir alors elle a arrêté. Une journée de diète post-soirée, c’est ce qui lui pend au nez. Nina est si triste depuis samedi. Un couple en sueur s’embrasse devant le tourniquet. Elle retient un haut-le-cœur et se met à pleurer.

-Meuf c’est toi qui es aux toilettes ?

-Oui ! J’arrive.

-Ok j’t’attends devant la machine. Tu veux commencer par le vélo elliptique ou le banc incliné ?

-Comme tu veux.

-Dac, j’vais r’garder c’qui est libre.

Carmen est super motivée. Elle va se faire un programme bien chargé. Trop hâte de transpirer et de se dépenser. Elle est d’humeur à battre ses records en enchaînant des séries hard core.

-Pfff j’suis cramée, ça va pas être la journée des perf.

- Moi aussi j’suis un peu kaput mais justement ça va grave nous faire du bien.

-J’ai archi mal dormi cette nuit. J’ai fait des cauchemars horribles.

-T’inquiète meuf moi aussi la nuit a été courte. Y a Juliette qui est restée dormir.

-Mais whaaat ? Mais elle a pris pension ou quoi ?

-J’te jure mdr. Cette meuf est incroyable. Elle fait un master d’études de genre à l’EHESS. Elle connaît tellement de trucs, c’est une dinguerie. Elle m’a conseillé plein d’livres. Elle fait un mémoire en c’moment, trop stylé, sur les liens entre écologisme et féminisme. Enfin genre elle interroge des militantes pour comprendre leur parcours, genre dans quel ordre elles se sont intéressées à l’écologie et au féminisme.

-Mais tu l’as matchée quand déjà ? J’savais même pas que t’étais open à dater des filles. - En fait c’est ça qui est ouf, c’était trop spontané. Et on a vraiment eu un méga feeling direct. Genre on a parlé toute la nuit, mais de vrais trucs t’sais. Tellement rien à voir avec Hugo, j’te jure j’en reviens pas. J’suis pas habituée moi. Après genre naturellement elle a aidé à ranger. Et comme on avait l’brunch bah j’lui ai proposé d’venir. Elle était chaud. Et t’as vu elle était grave cool non ? Elle s’est super bien intégrée. Elle s’entend bien avec tout l’monde t’façon cette meuf.

- Ouais j’avoue elle a l’air géniale. Mais après l’brunch elle était pas partie ?

-Ouais, elle avait des trucs à faire dans l’aprem mais elle avait laissé des trucs chez oim. J’lui ai dit « moi en vrai j’vais pas bouger ce soir, j’suis claquée donc passe quand tu veux ». Et elle a apporté à manger, genre trop mimi vraiment. Du coup on a passé la soirée à papoter et à chiller. Elle s’est grave foutu d’ma gueule parce qu’elle disait que j’regardais des séries de merde. Elle m’a fait une liste de ses préférées et on a commencé à en regarder une mais après on était explosées on s’est endormies. Mais il était d’jà 4h du mat’ tu vois.

-Ah ouais tu m’étonnes que pour bosser les abdos tu sois pas au taquet. Mais du coup vous vous avez déjà fait des bails ou… ?

-Non même pas ! Hier, on s’est juste embrassées. J’ressentais aucune pression. J’pense qu’elle sait qu’c’est ma première fois avec une meuf et elle veut pas précipiter. Genre vraiment elle a pas du tout tenté quoi qu’ce soit. On a dormi dans mon lit et c’était vraiment mood câlins.

-Et alors le bisou t’as aimé ?

- Grave ! Elle embrasse trop bien, genre lentement, c’était hyper sensuel. J’te jure être lesbienne c’est sous-coté. J’étais trop explosée mais sinon ça m’aurait pas dérangé de faire plus honnêtement.

- J’devrais p’t’être dater des filles aussi moi.

-Bah franchement ouais. Réfléchis-y.

-J’vais y penser, j’te dirai (rires). Tu la revois bientôt ?

-Ouais j’pense ! On s’est pas dit quand encore mais on s’parle par messages. J’vais p’t’être lui proposer d’venir demain.

-Pourquoi y a quoi demain ?

-Ah t’étais pas là quand il en a parlé ? Gaby proposait une soirée posée chez lui, sa daronne est pas là et il doit garder sa sœur. T’es chaude ?

-Euh j’sais pas, demain ? Ouais pourquoi pas. Y aura qui ?

-Pour l’instant Gaspard et Chloé, ils viennent d’envoyer un message. J’pense qu’ils se sont chopés d’ailleurs. Téma c’qu’il a envoyé.

-Oui effectivement, j’pense qu’ils sont ensemble. Ils sont choups. J’pense que ce s’ra une belle relation.

-Ouais grave ! J’ai hâte qu’elle nous raconte. Et Clarisse j’suppose que ça dépendra du coup…Les autres ont pas encore répondu j’crois.

-Oh bah ouais dac ça a l’air cool, j’vais v’nir j’pense.

Nina parvient difficilement à se concentrer sur la conversation. Elle s’enfonce si profondément dans la confusion qu’elle peine désormais à articuler des réponses cohérentes. Dans sa tête, ça ronronne, ça bourdonne, ça grogne. Elle voudrait s’exprimer, participer mais les mots se cognent. Des phrases trop compliquées, et son cerveau est écorché. La réalité devant elle est voilée. Il y a ce brouhaha qu’elle veut faire cesser. Alors elle monte sur un tapis et commence à courir, à courir, courir, courir. La musique toujours plus fort, toujours plus fort. Un bruit si fort qu’il en devient assourdissant. Mais ce n’est jamais assez, elle aimerait un son qui lui transperce le tympan. Un électrochoc pour l’animer. Quelque chose pour la réveiller. Elle ne sait plus si elle est morte ou si elle est en vie. Elle court toujours plus vite, toujours plus vite, en montée. Jusqu’à épuisement. Quand elle s’arrête, elle manque de tomber. Égarée. Mais un peu apaisée.

-T’as l’air explosée, t’as tout défoncé là. Attends 12 kilomètres heure ? Mais t’es une fusée. Waw t’as niqué le game. La meuf qui m’disait qu’elle était claquée. Moi j’pensais qu’j’allais tout kill. J’avais grave de la motiv’ mais au final j’me suis traînée. Bon. On va récup’ nos affaires pour se doucher ?

-Carrément. Je pue.

-Toujours pas de news de Clarisse. Sinon y a Jo qui a rép’, il s’ra la aussi demain.

-Hein ?

-Demain à la soirée chez Gaby, y aura Jo aussi.

Nina se fige. Statufiée. Elle ne peut plus bouger. Ses palpitations sont si fortes qu’elle a le sentiment que sa poitrine va exploser. Elle s’escrime à respirer. Son souffle est coupé. Autour d’elle, les machines vacillent. Ça bouge, ça tourne, pourquoi la tête du coach est-elle toute gondolée ? Devant ses yeux des tâches noires, tout devient gris, tout s’assombrit.

-Putain meuf tu m’as fait trop peur ! D’un coup t’es devenue blanche. Et t’avais le regard dans l’vide, tu réagissais plus. Oh putain, j’ai eu la peur de ma vie. Tu t’sens comment là ?

-Euh.. ça va.

-Attends te relève pas trop vite.

-Non ça v…oula.

-Tu vois, j’t’ai dit. Pose toi quelques minutes.

- Whaaa j’ai hyper mal à la tête. J’vais rentrer. Désolée, j’pense que j’peux pas aller aux sushis aujourd’hui. Trop désolée.

-Mais non bien sûr ! Aucun souci. Faut te reposer là. T’as trop forcé. Fais gaffe, ton cœur il est pas habitué, c’est dangereux.

-Ouais, j’irai plus doucement, j’sais pas c’qui m’est arrivé.

-Attends mange ça. J’te laisse pas r’partir comme ça, t’es livide.

-J’peux pas, j’vais vomir.

-Non impossible ! Une bar chocolat noisette, c’est un délice meuf tout le monde se battrait pour être à ta place.

-Pfff t’es bête. Bon vas y donne-moi ça.

-Alors ? C’est pas un délice ?

-Si j’avoue, c’est bon.

-Bon allez, on y va, j’te raccompagne.

-Non t’inquiète, pas la peine. Ça va mieux là.

-C’est pas négociable. Je te raccompagne jusqu’à ton pallier wesh.

Nina regarde Carmen l’œil luisant. Et se met à sangloter. Elle pleure sa prévenance, sa gentillesse, elle pleure la soirée qu’elle vient de passer.

-Oulala mais qu’est-ce qui s’passse ? Ça va pas fort toi.

-Carmen j’crois que…Je sais pas…J’peux t’raconter un truc ?